Anna & Bernhard Blume: Sequenz aus
der Serie "Im Wald" (Metaphysik ist
Männersache), 1989-91, Analog
fotografiert, © VG Bild-Kunst, Bonn 2008
Cyprès
La ville des arbres et la ville des hommes sont l’une dans l’autre, peu d’hommes le savent.
Les arbres grandissent au milieu des espaces névralgiques de la ville, leurs racines déploient sous nos pieds, un réseau souterrain de veinules qui irriguent les cœurs.
Les hommes, les femmes, marchent, pulsent ; leurs pas tissent de complexes radicelles, entre l’orme des places et les bois tout autour.
Ils vivent toutefois sans égard l’un pour l’autre, l’agitation des hommes et l’immobilité des arbres s’emmêlant sans un heurt. La respiration lente des jardins tempère la circulation des citadins : le silence pousse dans le vacarme urbain. Les platanes, Les chênes, les saules, les enfants, les vieillards, les herbes folles, chacun a sa place, à la fois unique et semblable.
Parfois cependant, il devient impossible de différencier une essence d’un corps. Les arbres sont des hommes, et les hommes sont des arbres. Raides, plantés dans le jardin, le vent dans les cheveux, les feuilles, ils songent que la ville des arbres et la ville des hommes sont faites l’une de l’autre.
Peuplier
De temps en temps, elle va rompre l’écoulement monotone de son existence dans un jardin public. Elle se plaît à regarder l’agencement régulier des essences familières. Les grilles autour de ce déploiement vert l’isolent du désordre et ceignent son angoisse. Tout est si maîtrisé : l’allée de bitume, de chaque côté l’herbe rase, et les arbres postés en ligne droite.
Elle s’assoit sur un banc, juste en face du bassin, où des enfants viennent faire des vagues. Elle aime leur agitation fraîche, qui chasse le silence. Non qu’elle ne parle à personne, les gens dans l’immeuble, dans la rue, et dans l’établissement où elle se rend, aussi souvent que l’exige l’administration, l’interpellent généralement très fort.
Mais dans le jardin, les voix ne claquent pas. Le chuchotis des feuilles coule sur sa tête, ses épaules ; l’élastique tendu entre ses omoplates doucement se détend. Le chant des arbres lui rappelle, sans qu’elle s’en rende vraiment compte, les berceuses de l’enfance.
Parfois un homme s’assoit tout près d’elle, le banc est à l’ombre d’un cerisier. Elle observe alors les ombres dessiner des nuages, sur sa joue et sa bouche. Un homme s’arrête, s’assoit, puis s’en va, quand il sent son regard.
Hêtre
Cyprès
Peuplier
Hêtre
C’est écrit sur la plaque fixée sur les troncs d’arbre.
Mais on a beau essayer, insister, on peine à faire coïncider l’arbitraire assemblage de lettres, aux découpes précises des feuilles, aux variations subtiles des teintes d’écorces d’arbres. On ne reconnaît rien : il y a le mot et la chose. L’arbre est une chose. Et chaque mot tend ses hampes, ses courbes, ses boucles parallèles, pour dire une autre histoire. Dans le jardin, on avance en tremblant, comme dans un conte… chaque nom d’arbre devenant la forêt tout entière : opaque et débordant d’un pénétrant mystère.
texte en partie publié sur FPDV & illustré d'un photo de Bruno Legeai hier