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Mon blog est celui d'un butineur effaré dans tous les champs du savoir. Et c'est ce même butinage qui m'a conduit à écrire des livres.

samedi 24 janvier 2026

Pierre Rosin, Paysages dissonants


Pierre Rosin ne se hausse ni du col ni du vers quand il écrit. En exergue à Paysages dissonants, ces considérations de Montaigne, humble parmi les humbles : "Je n'ai rien de moi à dire absolument, simplement et solidement, sans confusion et sans mélange, ni en un seul mot."

C'est que l'hémisphère droit du cerveau se chamaille avec l'hémisphère gauche et tout va de hue à dia. À quoi bon vouloir y mettre de l'ordre ? "Qu'on me croie ou non / quelle importance / songes et mensonges ouvrent la voie à bien des possibles / les portes de l'imaginaire", écrit Pierre Rosin. De toute façon, "la réalité se contorsionne / et se réécrit / en permanence / au gré des petits bricolages". La poésie aussi est un bricolage. Dans le près comme dans le lointain et c'est bon de s'y égarer. Sans savoir [précisément qui on est]. Tout va si vite...

Alors le poète met la ténuité du visible à la question. Il parle avec les lézards "entre les lames de la terrasse". Ils ne se paient pas de mots, eux, ils savent bien que ça ne sert à rien de repeindre en rose le monde d'avant. Et le chien Gribouille n'est pas dupe lui non plus. Que peut-on maîtriser des échappées du réel ?  Sa "nébuleuse d'illusions" est beaucoup trop vaste. Ici bas où les taupes fourbissent les remugles de la terre et aux confins de l'univers où la matière noire ouvrage qui sait une planète idéale.

Une parmi des milliards. Comme Nisor 51-Y de la constellation du Cygne. Le lecteur ne manque pas de s'amuser de l'anagramme et le nombre 51 égrène les années passées "sous le chant cosmique de nos incommensurables rêveries". En compagnie de Y, l'aimée dans toute sa présence. C'est là que la vie douce enfin fusionne, loin des spectres technologiques qui défigurent notre vieille orange bleue et des voracités humaines. 

La légèreté de l'auteur, ouvrage de patience auquel Montaigne chaque jour s'essayait, s'en trouve malmenée. Des visions dystopiques la submergent. "L'agonie des machines engloutit / nos chants nos voix". Les prophètes du malheur en appellent au retour des "dieux véritables". Mais "tout repoussera... après le grand désastre". L'espoir aussi est un ouvrage de patience à l'épreuve des jours. En de lentes paresses "au bord de la rivière" Clain qui rejoint la Vienne. Il y a là des oiseaux à qui on peut jouer du violon. Et des cailloux dont la forme attendrit. Le poète, quoi qu'il arrive, garde sa porte ouverte.

Extraits :

Qu'y a-t-il de plus doux

se défaisant des ruines accumulées autour de soi

    paysages grisés    égouttoirs obtus

        murs sales et plâtreux        rêves interrompus

                                    runes indéchiffrables

quoi de plus voluptueux

lorsque se déchire le voile de cendres qui recouvre nos épaules

que de sentir à fleur de peau la lumière du jour

ne plus se questionner sur sa propre fin

    ni avoir à se retourner sur l'ombre de ses pas

laisser se répandre l'huile et fluide et claire de l'instant

en imprégner son corps avec lenteur et délice

se sentir vivant

*

Cela vient des mots qui courent de l'un à l'autre

de la trace infime de souvenirs dissous

des ombres qui flottent au fil du jour

du vent qui tournoie à la cime des arbres

des bruits de pas qui s'éloignent

d'une fièvre ancienne

un bruissement sourd qui surgit des profondeurs

qu'on imagine être soi

mais en soi

il n'y a rien

sinon la grâce portée

par chaque émotion

qui nous traverse 

 

Goûtons sans réserve la poésie de Pierre Rosin, stoïcienne autant qu'épicurienne. Tous ses sens restent ouverts à la fragilité de l'humain et à la saveur des menus plaisirs et c'est ainsi qu'elle garde son assiette à l'équilibre, en ses vaux poitevins comme sous les étoiles, sonnante et dissonante.

Paysages dissonants est publié aux éditions Pétra. Il compte 69 pages et coûte 15 €. L'image de la couverture est de l'auteur, également plasticien. Son univers est à découvrir sur http://pierrerosin.fr/

 

vendredi 23 janvier 2026

Ecrire en espagnol


Voilà que ça me reprend. Écrire en espagnol, à l'économie tant mon lexique est réduit. Mais j'aime ça ou, pourquoi pas, quelqu'un d'autre en moi aime ça. Énigme. Et puis, j'ai vu passer dans le flux qu'il y a plein de prix de poésie en Espagne bien nantis en pécunes. De quoi changer une chaudière par exemple, voire plus, acheter un robot empathique expert en massage de pieds. Alors voilà ! Les textes qui suivent sont un premier jet. Et je n'ai plus de réviseur pour les fautes. Je compte sur les experts qui me lisent pour me dire où ça va pas. Merci.

El paisaje no se pertenece más que yo

Las ciudades huyen por los campos

Y el trigo de los valles acaba de morir

Entre las torres desdichadas

Calles y carreteras pierden su camino

Bajo el horizonte sin espejo

Dónde irán mis pasos y mi lengua

Si la realidad sigue deshaciéndose

Como un pedazo de carne podrida

En un escaparate abandonado

*

La soledad del vaivén de los trenes vacíos

La veo correr sobre mi piel fría

Y todo el paisaje alrededor

Se desvanece

No sé cuánto tiempo mi cuerpo resistirá

Los relojes de la estación se quedan sin ojos

Y mi mirada sin palabras

Quizás todavía no haya nacido

*

Pasan mozos de negro vestidos

Como sombras caídas en sus pantallas

Los gatos en las aceras tienen miedo

Los gorriones chillan y chillan

Pero los mozos siguen andando

Sin ojos ni idioma

La muerte les está esperando

Del otro lado de las pantallas

Y nada pudiera despertarles

Ni siquiera yo con mis palabras de papel

Ellas también son prisioneras

De lo que no puedo diseñar

*

Una mujer casi vieja ya

Está hablando con una muñeca

Sobre un banco en la parada del tranvía

La mujer no tiene pelo

Y la muñeca a perdido un brazo

La muchedumbre pasa sin verlas

Sólo un perro gimiendo abre un ojo mojado

Y la mujer se lo agradece

Saludándole con el brazo de la muñeca

Cuánto tiempo me persiguirá esta imagen

De la soledad

Cuántas palabras para andar con ella 

vendredi 16 janvier 2026

Histoire de ma reconfiguration

 


Voici le premier chapitre de mon roman inédit La vieille dame qui chante avec les fleurs. Il y aurait à dégraisser. Un cobot littéraire de ma connaissance saurait m'aider. Titulaire de plusieurs prix internationaux, il est par ailleurs doté d'un optimisateur d'empathie très performant. Je précise que ce roman a été écrit bien avant la guerre de la Russie contre l'Ukraine.

 

Quand je me suis fait reconfigurer, j’ai changé de nom. Cet usage obéit à une logique longuement réfléchie. Les médecins me l’ont dit et redit au centre Biotechmed. Voilà la meilleure façon d’optimiser la réussite du programme sur le long terme. Elle réduit à presque zéro la marge d’erreur. Désormais donc, il ne faudra plus m’appeler Jacques mais Bor. Vous vous y ferez aussi vite que moi je m’y suis fait. Sans oublier ce que Jacques a été, vous parviendrez à me conférer en tant que Bor une réalité pleine et entière. Mes amis Cart et Rov pensent aussi que vous parviendrez à leur conférer cette réalité pleine et entière. De nombreuses précautions ont été prises avant le grand passage de la reconfiguration par de nombreux spécialistes. On ne change pas de vie comme on change de chemise. Ce serait trop simple. Beaucoup trop simple.

   Depuis que je m’appelle Bor, j’exerce dans ma ville les fonctions de maître des jardins municipaux. C’est un choix préalable dont ma reconfiguration a tenu compte bien sûr. Cette profession, comme toutes les professions, exige des compétences qu’il a fallu augmenter dans le domaine des perceptions. Le développement de ma vision et de mon odorat permet de nouvelles correspondances hors du commun entre les couleurs et les parfums. De même, grâce à une audition plus affinée, je distingue mieux les vibrations émises par les plantes. Elles sont d’une infinie complexité. Elles varient d’un instant à l’autre selon la pression atmosphérique ou le degré d’hygrométrie. Je dispose d’un décodeur-calculateur pour les agencer et les séquencer. Elles se transforment en chant. Un chant pur comme aucun humain n’en produira jamais. Je ne désespère pas que vous puissiez l’entendre un jour.

   Ma nouvelle vie ne se limite pas à mon activité professionnelle. Elle perdrait vite de son intérêt. Les individus reconfigurés, si particuliers soient-ils, mènent des existences semblables ou presque semblables à celles des autres. On ne les remarque pas quand ils marchent dans la rue. On ne fronce pas les sourcils en les écoutant parler. Bor, comme naguère Jacques, est un homme ordinaire capable de se fondre dans la masse des hommes ordinaires. Svetlana, qui habite un studio en face de ma remise, ne s’y est pas trompée. J’ai cependant la faiblesse de croire que mon statut de reconfiguré a joué en ma faveur. Tout quelconque soit-il, un reconfiguré ne saurait être exactement comme tout le monde.

   Svetlana est née dans un village ukrainien, sous un bombardement de l’armée russe. Sa mère a couru pendant un kilomètre pour s’abriter dans une cave. Il s’en est fallu de quelques secondes. Les premiers obus à fragmentation tombaient déjà. Les souffles irradiants décalottaient les toitures. Les champs de blé à l’entour brûlaient. La terre sèche avait des spasmes qui faisaient trébucher. Aujourd’hui encore, Svetlana se demande où sa mère, plutôt fluette et indolente, a trouvé l’énergie pour sauver son enfant. D’autant qu’elle a dû courir aussi après l’accouchement, le bébé dans les bras et la douleur au ventre. Des soldats encerclaient le village, lâchaient des rafales de mitraillette sur tout ce qui bougeait encore. C’est peut-être ça le mystère des mères, une résistance à nulle autre pareille en situation de chaos, mais je n’y crois pas beaucoup, dit Svetlana. Je ne me raconte pas d’histoires. Une chose est sûre pourtant : si la course à pied a pris autant de place dans mon existence, c’est parce que ma mère a couru. Et couru. Elle a couru jusqu’aux limites de la mort.

   Tous les matins en effet, à sept heures, qu’il brume ou qu’il vente, que le soleil soit de plomb ou de papier mâché, Svetlana sort de chez elle en short et baskets connectées puis court jusqu’au jardin public où elle pratique avec application toutes sortes d’étirements musculaires sur des espaliers. Cela fait, après une longue rasade d’eau métabolisée, elle court pendant deux heures sans jamais s’arrêter. Le soir à dix-neuf heures, et toujours quelque soient les conditions météorologiques, la course reprend sur le même rythme, réglée comme un mouvement pendulaire.

   C’est justement au jardin public que j’ai fait la connaissance de Svetlana.  Sur  mon  écran  de  contrôle. J’étais  occupé  à  modéliser l’espace floral d’un massif quand son visage tendu par l’effort est apparu à l’image. Concentré sur mon travail, j’aurais dû chasser l’intruse d’un clic. Mais quelque chose m’a retenu. Je ne sais pas comment vous l’expliquer car le visage de Svetlana, sans être laid, loin de là, n’est pas d’une beauté confondante. J’ai confié la modélisation de l’espace floral à Rov, qui est notre architecte, et je n’ai plus quitté mon écran des yeux. Svetlana court d’une façon qui n’appartient qu’à elle. Je n’ai pourtant aucun élément de comparaison. Cette façon particulière tient peut-être au délié des mouvements, plus présent à l’image. Dans une tension qui pourrait se rompre à chaque instant. Etant si peu sûr de ce que j’avance, je peux dire aussi que Svetlana court d’une façon qui n’appartient qu’à moi. J’ai pris un goût démesuré à la regarder courir sur mon écran de contrôle. J’ai repassé cent fois les images avant de m’endormir dans ma remise.

   Et je me suis arrangé pour me trouver sur son chemin dès le lendemain. Je lui ai adressé un signe auquel elle a répondu sans s’arrêter de courir. J’ai cru deviner un sourire sur ses lèvres et me suis enhardi à l’attendre à la sortie du jardin public. Elle ne m’a pas semblé surprise. Il n’y a eu aucune gêne entre nous à marcher côte à côte sur le même trottoir. Je sais que vous habitez en face de chez moi, a dit Svetlana. Vous êtes le chef des jardiniers. Un peu rêveur non ? Puis elle a parlé de la course à pied. De l’ennui qui la ronge comme une rouille et cette rouille s’infiltre dans toutes ses articulations, dans tous ses muscles. Mais je ne sais pas pourquoi je m’ennuie, a-t-elle ajouté un peu vite. Peut-être suis-je née comme ça, avec une forte prédisposition à l’ennui. Et vous, a-t-elle demandé, vous vous ennuyez ? Vous êtes reconfiguré, n’est-ce pas ? Les reconfigurés ne s’ennuient jamais. Forcément.

   Je n’ai pas répondu. Svetlana n’échappe pas aux idées préconçues sur les individus de mon espèce. Espèce ? Voilà un mot qui convient mal. Les reconfigurés ne sont pas une espèce à part des autres hommes. Ils ne sont pas non plus des machines. Un cliché encore, qui sera difficile à effacer. Je me suis contenté de hausser les épaules et Svetlana s’est mise à parler d’Haruki Ogawa, son amoureux. Il ne s’ennuie pas, a-t-elle badiné, mais il m’ennuie. Il a de la conversation, il est accessible à l’humour s’il s’estime en confiance, mais, comment dire, dans certaines situations, je le trouve terriblement ennuyeux. Et nous avons ri comme si nous nous connaissions depuis longtemps, tranquillement. Le rire de Svetlana a tinté à mes oreilles tout le restant de la journée. A tel point que, me trouvant plus distrait que jamais, Cart et Rov ont fait des mimiques.

   Haruki Ogawa est né à Okayama au Japon. Il n’aurait aucun lien de parenté avec la romancière du même nom née dans la même ville au vingtième siècle. Après un doctorat de philosophie, il a entrepris plusieurs tours du monde afin d’observer les grandes mutations technoscientifiques et les modifications qu’elles induisent dans les représentations du réel. Il a séjourné sur les hauts plateaux du Chili, dans la région de Pisco Elqui. Il a étudié pendant plusieurs mois la vie des détenus de la prison internationale en terre Adélie. Il envisagerait de publier un ouvrage mais Svetlana n’a pas su m’en dire plus. Haruki Ogawa reste évasif sur son travail, jouerait volontiers au conspirateur, comme s’il détenait un secret qui ne serait pas partageable. De toute manière, son caractère réservé, presque taiseux, ne l’incite guère aux confidences. Il pourrait disparaître sans qu’on s’en aperçoive, dit Svetlana. Peut-être qu’il ne s’en apercevrait pas lui-même. Elle m’a montré quelques photos de lui et, en effet, j’ai eu l’impression que son visage allait se défaire, que sa présence allait se dissoudre comme le sucre se dissout dans l’eau froide. Lentement. Implacablement.

   Cette question-là, de la présence à soi, m’interpelle autant dans ma nouvelle vie que dans ce qui reste de l’ancienne. Ma conscience d’avant et ma conscience de maintenant auront été mal cloisonnées pendant la phase terminale de la reconfiguration. Un parasitage se sera produit. Je n’en souffre pas. Au contraire, je m’en amuse. Souvent goguenard, Cart s’en amuse aussi. Il y a eu un bug quand ton père et ta mère t’ont conçu, dit-il. Une panne de courant dans la maison. C’était fréquent à ton époque. Ou des explosions de pétards mouillés après une fête à neuneu. Et tu gardes ce bug en mémoire alors que tu n’as pas choisi de le garder. Je ne vois pas d’autre explication. Ton père ne savait plus qu’il serait ton père. Ta mère ne savait plus qu’elle serait ta mère. Et toi, du coup, mais à quoi bon, hein ? On peut t’appeler Borjacques si tu veux, mais à quoi bon ? Rov s’agace souvent quand Cart égraine ses à quoi bon. Il dit qu’ils expriment un fatalisme résiduel qui ne correspond pas à notre condition. Nous avons tout pour être heureux, insiste-t-il. Pas heureux au sens de notre ancienne vie, évidemment, mais selon les nouveaux critères qui sont les nôtres. Je n’ai jamais demandé à Rov de m’éclairer sur ces critères dont la notion m’échappe. Je ne suis pas un intellectuel comme lui. Je suis moins rationnel. Quand je dirige des travaux dans un jardin, un rien me distrait. Le vol d’un oiseau par exemple, ou une toile d’araignée, une feuille tordue. La semaine dernière, je suis resté pendant une demi-heure au fond d’une tranchée à gober les mouches. Je ne sais pas pourquoi. Je devrai peut-être retourner à Biotechmed. Les réagencements neuronaux ont fait beaucoup de progrès. Et je jouirai pleinement de ma présence. À moi et au monde.

   L’étendue du monde d’aujourd’hui n’est en rien comparable à celle du monde d’hier. La circonscrire avec des mots est impossible. La traverser relève de l’illusion. On ne peut que piétiner. Dans le corps et dans la langue on piétine. Au temps de mes enfances et même après quand je m’échinais à vivre comme un homme ordinaire, la réalité était simple si on voulait qu’elle le soit. Lorsque je m’asseyais à la table de la cuisine pour boire un chocolat chaud, je ne soupçonnais ni la table ni la cuisine de contenir une autre réalité. De la même façon, qu’un bug ait ou non perturbé ma naissance, je pouvais étiqueter sans risque d’erreur les humains qui m’entouraient dans ma famille. Je ne confondais jamais mon père avec le voisin. Je faisais parfaitement la différence entre ma mère et la voisine. Il y a aujourd’hui un vrai problème d’emboîtement. Qui rétrécit et élargit les perceptions au gré de facteurs qui nous dépassent. Svetlana pense que mon propos intéresserait Haruki Ogawa. Il vous aiderait à y voir plus clair. Il pourrait inclure votre témoignage dans son livre. Vous participeriez ainsi à l’avancée de la science, s’exalte-t-elle. D’autant que les reconfigurés sont de plus en plus nombreux, n’est-ce pas ?

   Le pourcentage des individus reconfigurés a augmenté car la reconfiguration  procure  d’appréciables  avantages. Je  ne pense pas qu’il faille chercher plus loin. Toutes les populations sont concernées et les médecins reçoivent en consultation des patients de plus en plus jeunes. Patients ? Hum ! Nous ne sommes pas malades, pourtant ! Des moralistes, souvent religieux et opposés par principe à la reconfiguration, souhaitent son interdiction avant l’âge de cinquante ans. Ils s’élèvent contre un renoncement coupable à assumer l’existence humaine. Les plus extrémistes invoquent une offense au Créateur de toute chose. Comme d’habitude, ces gens n’ont rien compris. Ils rêvent d’un monde idéal qui n’a jamais vu le jour et ne le verra jamais. Et c’est ainsi que l’histoire tourne souvent au cauchemar. Même si je ne suis plus tout à fait seulement un être de chair et de sang, je ne renonce pas à être un homme. Avec toute sa fragilité et toute sa force. Je peux éternuer si une saute de vent rabat sur mon nez quelque pollen trop pulvérulent. Que je m’adonne à des agapes trop généreuses avec Cart et Rov, et mon estomac s’en ressent comme l’estomac de quiconque. Et j’ajoute que la décision de se faire reconfigurer ne se prend pas à la légère. C’est un processus qui obéit, je l’ai déjà dit, à un protocole très strict. Avant, pendant et après. L’ensemble du dispositif s’étend sur une durée de six mois à un an selon les cas. J’ai été entendu par un psycholinguiste, un généticien, un roboticien et un exopsychiatre. Ces spécialistes ont longuement délibéré avant de m’octroyer le droit au grand passage. Ce droit n’est pas accordé à tout le monde, loin s’en faut. Et c’est bien d’un grand passage dont il s’agit. Certains parmi vous fronceront les sourcils en lisant cette expression, croiront y deviner quelque tournure mystique. Alors qu’il s’agit de science, de rien d’autre que la science.

   La deuxième étape, minutieusement élaborée, est celle de la sélection des souvenirs à importer. On n’entre pas dans la mémoire des hommes comme dans un magasin. Les éventuelles retouches aux souvenirs ne doivent pas mettre en péril leurs cohérences. L’équilibre du corps et de la langue s’en trouverait menacé et le pronostic vital du reconfiguré pourrait être engagé. J’insisterai sur ce point quand je rencontrerai Haruki Ogawa. Je ne suis pas un brouillon griffonné sur un coin de table même si quelque dysfonctionnement mineur a eu lieu. Je suis un individu à part entière. Et quelque chose d’autre aussi. Que je garderai pour moi. Il vaut mieux être prudent.

 

photo : œuvre de Muriel Rodolosse 

 

 

 

 

 

 

jeudi 15 janvier 2026

Comment j'ai rencontré les images de Cédric Merland


Le texte qui suit figure dans Les arbres écrivent aussi, récit étoilé par les photographies de Cédric Merland publié par La 21ème saison, jeune et courageuse maison d'éditions sise à Toulouse. Avec la graphiste Julie Chiarandini-Bolioli, Isabelle Dugied propose des agencements texte/image qui changent la perception du livre en tant qu'objet. Grâces leur soient rendues !

"Sait-on jamais vraiment comment on rencontre un univers ? Et pourquoi il dure longtemps en nous ? Je n’aurais pas écrit avec les images de Cédric Merland si, même en catimini, quelques hypothèses m’avaient traversé l’esprit. Le maillage des signes de la photographie et de l’écriture voile plus qu’il ne dévoile et c’est ainsi que l’art existera jusqu’à la fin de l’humain.

Les premières images de Cédric qui ont arrêté mon regard sont celles des arbres aux branches noires. Coupées. Sont-ils des moignons brandis vers le ciel où couvent des tumultes ? Ils ressemblent à des idéogrammes. Ils écrivent. J’imagine que le paysage en ses parages n’existerait pas sans cette écriture. Les géométries urbaines. Les hautes tours. Et le noir encore. Sur du blanc laiteux. Qui dit les solitudes. Des choses et des êtres où le proche et le lointain se confondent. Dans la lumière biaisée d’un escalier. Dans le reflet d’une roue perdue.

Quelques années ont passé depuis l’écriture de cet ensemble. D’autres images de Cédric sont venues jusqu’à moi et le promeneur continue de marcher avec nos yeux. Mais est-ce vraiment le même ? Il s’agit peut-être d’une promeneuse, venue d’une autre géographie, d’une autre lecture des nuages, d’un autre manque. Elle imagine. Elle imagine."

 


L'ouvrage est disponible à la commande dans toute librairie et physiquement présent à la librairie Olympique de Bordeaux en attendant de l'être chez Mollat. Il sera également présent au marché de la poésie à Bordeaux en mars prochain. Il coûte 22 euros.