Voici le premier chapitre de mon roman inédit La vieille dame qui chante avec les fleurs. Il y aurait à dégraisser. Un cobot littéraire de ma connaissance saurait m'aider. Titulaire de plusieurs prix internationaux, il est par ailleurs doté d'un optimisateur d'empathie très performant. Je précise que ce roman a été écrit bien avant la guerre de la Russie contre l'Ukraine.
Quand
je me suis fait reconfigurer, j’ai changé de nom. Cet usage obéit à une logique
longuement réfléchie. Les médecins me l’ont dit et redit au centre Biotechmed.
Voilà la meilleure façon d’optimiser la réussite du programme sur le long terme.
Elle réduit à presque zéro la marge d’erreur. Désormais donc, il ne faudra plus
m’appeler Jacques mais Bor. Vous vous y ferez aussi vite que moi je m’y suis
fait. Sans oublier ce que Jacques a été, vous parviendrez à me conférer en tant
que Bor une réalité pleine et entière. Mes amis Cart et Rov pensent aussi que
vous parviendrez à leur conférer cette réalité pleine et entière. De nombreuses
précautions ont été prises avant le grand passage de la reconfiguration par de
nombreux spécialistes. On ne change pas de vie comme on change de chemise. Ce
serait trop simple. Beaucoup trop simple.
Depuis que je m’appelle Bor, j’exerce dans
ma ville les fonctions de maître des jardins municipaux. C’est un choix préalable
dont ma reconfiguration a tenu compte bien sûr. Cette profession, comme toutes
les professions, exige des compétences qu’il a fallu augmenter dans le domaine
des perceptions. Le développement de ma vision et de mon odorat permet de
nouvelles correspondances hors du commun entre les couleurs et les parfums. De
même, grâce à une audition plus affinée, je distingue mieux les vibrations
émises par les plantes. Elles sont d’une infinie complexité. Elles varient d’un
instant à l’autre selon la pression atmosphérique ou le degré d’hygrométrie. Je
dispose d’un décodeur-calculateur pour les agencer et les séquencer. Elles se
transforment en chant. Un chant pur comme aucun humain n’en produira jamais. Je
ne désespère pas que vous puissiez l’entendre un jour.
Ma nouvelle vie ne se limite pas à mon
activité professionnelle. Elle perdrait vite de son intérêt. Les individus
reconfigurés, si particuliers soient-ils, mènent des existences semblables ou
presque semblables à celles des autres. On ne les remarque pas quand ils
marchent dans la rue.
On ne fronce pas les sourcils en les écoutant parler. Bor, comme naguère
Jacques, est un homme ordinaire capable de se fondre dans la masse des hommes
ordinaires. Svetlana, qui habite un studio en face de ma remise, ne s’y est pas
trompée. J’ai cependant la faiblesse de croire que mon statut de reconfiguré a
joué en ma faveur. Tout quelconque soit-il, un reconfiguré ne saurait être
exactement comme tout le monde.
Svetlana est née dans un village ukrainien,
sous un bombardement de l’armée russe. Sa mère a couru pendant un kilomètre
pour s’abriter dans une cave. Il s’en est fallu de quelques secondes. Les
premiers obus à fragmentation tombaient déjà. Les souffles irradiants décalottaient
les toitures. Les champs de blé à l’entour brûlaient. La terre sèche avait des
spasmes qui faisaient trébucher. Aujourd’hui encore, Svetlana se demande où sa
mère, plutôt fluette et indolente, a trouvé l’énergie pour sauver son enfant.
D’autant qu’elle a dû courir aussi après l’accouchement, le bébé dans les bras
et la douleur au ventre. Des soldats encerclaient le village, lâchaient des
rafales de mitraillette sur tout ce qui bougeait encore. C’est peut-être ça le
mystère des mères, une résistance à nulle autre pareille en situation de chaos,
mais je n’y crois pas beaucoup, dit Svetlana. Je ne me raconte pas d’histoires.
Une chose est sûre pourtant : si la course à pied a pris autant de place
dans mon existence, c’est parce que ma mère a couru. Et couru. Elle a couru
jusqu’aux limites de la mort.
Tous les matins en effet, à sept heures, qu’il
brume ou qu’il vente, que le soleil soit de plomb ou de papier mâché, Svetlana
sort de chez elle en short et baskets connectées puis court jusqu’au jardin
public où elle pratique avec application toutes sortes d’étirements musculaires
sur des espaliers. Cela fait, après une longue rasade d’eau métabolisée, elle
court pendant deux heures sans jamais s’arrêter. Le soir à dix-neuf heures, et
toujours quelque soient les conditions météorologiques, la course reprend sur
le même rythme, réglée comme un mouvement pendulaire.
C’est justement au jardin public que j’ai
fait la connaissance de Svetlana. Sur mon écran
de contrôle. J’étais occupé à modéliser l’espace
floral d’un massif quand son visage tendu par l’effort est apparu à l’image.
Concentré sur mon travail, j’aurais dû chasser l’intruse d’un clic. Mais
quelque chose m’a retenu. Je ne sais pas comment vous l’expliquer car le visage
de Svetlana, sans être laid, loin de là, n’est pas d’une beauté confondante.
J’ai confié la modélisation de l’espace floral à Rov, qui est notre architecte,
et je n’ai plus quitté mon écran des yeux. Svetlana court d’une façon qui
n’appartient qu’à elle. Je n’ai pourtant aucun élément de comparaison. Cette
façon particulière tient peut-être au délié des mouvements, plus présent à
l’image. Dans une tension qui pourrait se rompre à chaque instant. Etant si peu
sûr de ce que j’avance, je peux dire aussi que Svetlana court d’une façon qui
n’appartient qu’à moi. J’ai pris un goût démesuré à la regarder courir sur mon
écran de contrôle. J’ai repassé cent fois les images avant de m’endormir dans
ma remise.
Et je me suis arrangé pour me trouver sur
son chemin dès le lendemain. Je lui ai adressé un signe auquel elle a répondu
sans s’arrêter de courir. J’ai cru deviner un sourire sur ses lèvres et me suis
enhardi à l’attendre à la sortie du jardin public. Elle ne m’a pas semblé
surprise. Il n’y a eu aucune gêne entre nous à marcher côte à côte sur le même
trottoir. Je sais que vous habitez en face de chez moi, a dit Svetlana. Vous
êtes le chef des jardiniers. Un peu rêveur non ? Puis elle a parlé de la
course à pied. De l’ennui qui la ronge comme une rouille et cette rouille
s’infiltre dans toutes ses articulations, dans tous ses muscles. Mais je ne
sais pas pourquoi je m’ennuie, a-t-elle ajouté un peu vite. Peut-être suis-je
née comme ça, avec une forte prédisposition à l’ennui. Et vous, a-t-elle
demandé, vous vous ennuyez ? Vous êtes reconfiguré, n’est-ce pas ?
Les reconfigurés ne s’ennuient jamais. Forcément.
Je n’ai pas répondu. Svetlana n’échappe pas
aux idées préconçues sur les individus de mon espèce. Espèce ? Voilà un
mot qui convient mal. Les reconfigurés ne sont pas une espèce à part des autres
hommes. Ils ne sont pas non plus des machines. Un cliché encore, qui sera
difficile à effacer. Je me suis contenté de hausser les épaules et Svetlana
s’est mise à parler d’Haruki Ogawa, son amoureux. Il ne s’ennuie pas, a-t-elle
badiné, mais il m’ennuie. Il a de la conversation, il
est accessible à l’humour s’il s’estime en confiance, mais, comment dire, dans
certaines situations, je le trouve terriblement ennuyeux. Et nous avons ri
comme si nous nous connaissions depuis longtemps, tranquillement. Le rire de
Svetlana a tinté à mes oreilles tout le restant de la journée. A tel point que,
me trouvant plus distrait que jamais, Cart et Rov ont fait des mimiques.
Haruki Ogawa est né à Okayama au Japon. Il
n’aurait aucun lien de parenté avec la romancière du même nom née dans la même
ville au vingtième siècle. Après un doctorat de philosophie, il a entrepris
plusieurs tours du monde afin d’observer les grandes mutations
technoscientifiques et les modifications qu’elles induisent dans les
représentations du réel. Il a séjourné sur les hauts plateaux du Chili, dans la
région de Pisco Elqui. Il a étudié pendant plusieurs mois la vie des détenus de
la prison internationale en terre Adélie. Il envisagerait de publier un ouvrage
mais Svetlana n’a pas su m’en dire plus. Haruki Ogawa reste évasif sur son
travail, jouerait volontiers au conspirateur, comme s’il détenait un secret qui
ne serait pas partageable. De toute manière, son caractère réservé, presque
taiseux, ne l’incite guère aux confidences. Il pourrait disparaître sans qu’on
s’en aperçoive, dit Svetlana. Peut-être qu’il ne s’en apercevrait pas lui-même.
Elle m’a montré quelques photos de lui et, en effet, j’ai eu l’impression que
son visage allait se défaire, que sa présence allait se dissoudre comme le
sucre se dissout dans l’eau froide. Lentement. Implacablement.
Cette question-là, de la présence à soi,
m’interpelle autant dans ma nouvelle vie que dans ce qui reste de l’ancienne.
Ma conscience d’avant et ma conscience de maintenant auront été mal cloisonnées
pendant la phase terminale de la reconfiguration. Un parasitage se sera
produit. Je n’en souffre pas. Au contraire, je m’en amuse. Souvent goguenard,
Cart s’en amuse aussi. Il y a eu un bug quand ton père et ta mère t’ont conçu,
dit-il. Une panne de courant dans la maison. C’était fréquent à ton époque. Ou
des explosions de pétards mouillés après une fête à neuneu. Et tu gardes ce bug
en mémoire alors que tu n’as pas choisi de le garder. Je ne vois pas d’autre
explication. Ton père ne savait plus qu’il serait ton père. Ta mère ne savait
plus qu’elle serait ta mère. Et
toi, du coup, mais à quoi bon, hein ? On peut t’appeler Borjacques si tu
veux, mais à quoi bon ? Rov s’agace souvent quand Cart égraine ses à quoi
bon. Il dit qu’ils expriment un fatalisme résiduel qui ne correspond pas à
notre condition. Nous avons tout pour être heureux, insiste-t-il. Pas heureux
au sens de notre ancienne vie, évidemment, mais selon les nouveaux critères qui
sont les nôtres. Je n’ai jamais demandé à Rov de m’éclairer sur ces critères
dont la notion m’échappe. Je ne suis pas un intellectuel comme lui. Je suis
moins rationnel. Quand je dirige des travaux dans un jardin, un rien me
distrait. Le vol d’un oiseau par exemple, ou une toile d’araignée, une feuille
tordue. La semaine dernière, je suis resté pendant une demi-heure au fond d’une
tranchée à gober les mouches. Je ne sais pas pourquoi. Je devrai peut-être
retourner à Biotechmed. Les réagencements neuronaux ont fait beaucoup de
progrès. Et je jouirai pleinement de ma présence. À moi et au monde.
L’étendue du monde d’aujourd’hui n’est en
rien comparable à celle du monde d’hier. La circonscrire avec des mots est
impossible. La traverser relève de l’illusion. On ne peut que piétiner. Dans le
corps et dans la langue on piétine. Au temps de mes enfances et même après
quand je m’échinais à vivre comme un homme ordinaire, la réalité était simple
si on voulait qu’elle le soit. Lorsque je m’asseyais à la table de la cuisine
pour boire un chocolat chaud, je ne soupçonnais ni la table ni la cuisine de
contenir une autre réalité. De la même façon, qu’un bug ait ou non perturbé ma
naissance, je pouvais étiqueter sans risque d’erreur les humains qui
m’entouraient dans ma famille. Je ne confondais jamais mon père avec le voisin.
Je faisais parfaitement la différence entre ma mère et la voisine. Il y a
aujourd’hui un vrai problème d’emboîtement. Qui rétrécit et élargit les
perceptions au gré de facteurs qui nous dépassent. Svetlana pense que mon
propos intéresserait Haruki Ogawa. Il vous aiderait à y voir plus clair. Il
pourrait inclure votre témoignage dans son livre. Vous participeriez ainsi à
l’avancée de la science, s’exalte-t-elle. D’autant que les reconfigurés sont de
plus en plus nombreux, n’est-ce pas ?
Le pourcentage des individus reconfigurés a
augmenté car la reconfiguration procure d’appréciables avantages. Je ne pense pas qu’il
faille chercher plus loin. Toutes les populations sont concernées et les
médecins reçoivent en consultation des patients de plus en plus jeunes.
Patients ? Hum ! Nous ne sommes pas malades, pourtant ! Des
moralistes, souvent religieux et opposés par principe à la reconfiguration,
souhaitent son interdiction avant l’âge de cinquante ans. Ils s’élèvent contre
un renoncement coupable à assumer l’existence humaine. Les plus extrémistes
invoquent une offense au Créateur de toute chose. Comme d’habitude, ces gens
n’ont rien compris. Ils rêvent d’un monde idéal qui n’a jamais vu le jour et ne
le verra jamais. Et c’est ainsi que l’histoire tourne souvent au cauchemar.
Même si je ne suis plus tout à fait seulement un être de chair et de sang, je
ne renonce pas à être un homme. Avec toute sa fragilité et toute sa force. Je
peux éternuer si une saute de vent rabat sur mon nez quelque pollen trop
pulvérulent. Que je m’adonne à des agapes trop généreuses avec Cart et Rov, et mon
estomac s’en ressent comme l’estomac de quiconque. Et j’ajoute que la décision
de se faire reconfigurer ne se prend pas à la légère. C’est un processus qui
obéit, je l’ai déjà dit, à un protocole très strict. Avant, pendant et après.
L’ensemble du dispositif s’étend sur une durée de six mois à un an selon les
cas. J’ai été entendu par un psycholinguiste, un généticien, un roboticien et
un exopsychiatre. Ces spécialistes ont longuement délibéré avant de m’octroyer
le droit au grand passage. Ce droit n’est pas accordé à tout le monde, loin
s’en faut. Et c’est bien d’un grand passage dont il s’agit. Certains parmi vous
fronceront les sourcils en lisant cette expression, croiront y deviner quelque
tournure mystique. Alors qu’il s’agit de science, de rien d’autre que la
science.
La deuxième étape, minutieusement élaborée,
est celle de la sélection des souvenirs à importer. On n’entre pas dans la
mémoire des hommes comme dans un magasin. Les éventuelles retouches aux
souvenirs ne doivent pas mettre en péril leurs cohérences. L’équilibre du corps
et de la langue s’en trouverait menacé et le pronostic vital du reconfiguré
pourrait être engagé. J’insisterai sur ce point quand je rencontrerai
Haruki Ogawa. Je ne suis pas un brouillon griffonné sur un coin de table même
si quelque dysfonctionnement mineur a eu lieu. Je suis un individu à part
entière. Et quelque chose d’autre aussi. Que je garderai pour moi. Il vaut
mieux être prudent.
photo : œuvre de Muriel Rodolosse