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vendredi 11 juillet 2025

De vos tombeaux le tour dévotieux

Egalité

Le cimetière est un lieu moderne, né avec la démocratie. On séparait auparavant des ordres, la fosse commune, les amoncellements de squelettes dans les catacombes et les ossuaires pour la plèbe et la Crypte pour les notables. Le sépulcre n'était pas qu'un monument de la mémoire mais une demeure et le peuple n'avait pas droit à ces maisons dans l'au-delà. La propriété foncière s'accompagnait d'un droit de concession vers l'éternité. Il y avait ségrégation pour l'immortalité. La mort était retombée dans l'anonymat pour la majorité qui n'avait pas droit à la mémoire individuelle ou familiale. La fosse commune égalisait les roturiers mais le cimetière moderne stratifie désormais de manière plus graduée la mort pour tous avec des caveaux plus ou moins luxueux. 

Le sacré de notre devoir généralisé aux morts est donc, comme tant d'institutions, une invention du XIXe siècle avec la statistique et les registres de l'Etat-civil. L'Etat ancien refoulait les morts en les cachant superposés sous son sol, la Cité moderne hygiénique instaurait des devoirs familiaux, des pèlerinages réguliers vers l'inhumation excentrée en banlieue. La sécularisation du cimetière comme institution politique s'accompagnait de cette captation du sacré dans la Cité démocratique. L'ultime lieu de la transcendance était ce lieu de frontière où la politique calcule les taux de renouvellement et évacue les risques d'épidémie. 

C'est ce qu'avait expliqué Auguste Comte avec sa religion de substitution comme religion des morts : la civilisation humaine n'était pas que le culte des grands héros ou des saints mais ce qui transmet une mémoire diffuse de cette continuité avec la totalité des humains. Être humain, ce n'est pas qu'hériter, c'est parler des morts, c'est dresser ces listes interminables de noms. Désormais, il y a des noms mais ils sont si nombreux que ce sont des noms sans renommée. 

Cendre 

Près de la moitié des cérémonies funéraires sont devenues des incinérations en France (44%) à la place des inhumations. Le Feu purificateur et la cendre l'emportent sur la putréfaction au moment même où notre Terre brûle et où les sols perdent les aérations de leurs vers de terre. Nous creusons désormais plus dans les airs et les fumées des crématoires, comme dans le poème de Celan. 

Il y avait peut-être des raisons financières quand la concession de propriété du tombeau devient plus limitée. On évacue, on réduit. Certains préfèrent le Feu définitif parce qu'ils voient plus le cercueil comme une prison où ils redoutent un peu inconsciemment d'être enfermés. La demeure dans la fosse est devenue geôle alors que le Feu est devenu libérateur au lieu d'être infernal. 

Il y a aussi l'idée que ce devoir du sacré du XIXe siècle nous pèse. Il restait des os anonymes des plébéiens et à présent c'est l'inverse il ne reste que des noms avec une cendre d'ADN mélangée avec un cercueil dans une urne.

Rites 

J'assistais à une cérémonie funéraire et le maître de cérémonie laïc des Pompes funèbres affichait un empressement, une fébrilité plus ridicule que "professionnelle". Il ressemblait à un histrion qui serait conscient qu'il devait surjouer une sévérité, un sens du rituel ou de la cérémonie mais il demeurait un Moderne et un Moderne ne peut plus accepter des formalismes institués sans les désamorcer à chaque fois. Il rappelait un rituel avec gravité puis dissipait aussitôt toute gravité à la fin de chaque phrase en insinuant qu'il n'était pas dupe du fait que nous n'étions que trop conscients que ce n'étaient que des rituels contingents. Cette gravité s'excusant ou s'annulant produisait un effet pire qu'une simple insensibilité. C'était une indifférence consciente avec une certaine mauvaise foi qu'elle n'avait pas à faire l'effort d'éviter d'afficher cette indifférence et son faux pas social. 

Les endeuillés n'étaient pas des personnes dont on déplorait l'affliction, c'étaient des clients "stressés" qui risquaient d'être difficiles et qu'il fallait "gérer" comme on gère un licenciement ou comme on gère un flux de doléances. 

Bien sûr, cette déformation professionnelle a des conséquences moins graves que celle qui doit nécessairement toucher certaines professions du "soin". Le médecin devient blasé et froid sous peine de trop brûler lui aussi s'il se laissait dévorer par des excès d'empathie et d'aliénation. 

Le risque est moindre quand le commerçant de rituels liminaires ne peut tout au plus qu'indisposer les personnes survivantes par son manque de tact ou son manque d'égards. 

Le croque-mort apprend une comédie car il n'a pas l'excuse d'un savoir salvateur comme le soignant et n'a pas de prétention sacerdotale, il sait qu'il n'en est que l'ersatz. Le maintien des apparences de la cérémonie est tout ce qui lui reste, alors qu'il n'y croit plus. Mais même lui peut donc blesser les personnes endeuillées en leur rappelant que ce n'est plus pour lui qu'une fonction transitoire et une forme vide. 

jeudi 3 avril 2025

De la télé aux algorithmes

Ce serait une litote de dire que nous regardions la télévision chez moi quand j'étais jeune. Elle était allumée dès l'aube et ne s'éteignait jamais jusqu'au coucher, de TéléMatin jusqu'au Cinéma de Minuit, avec plusieurs longues heures de mégalomanie de Jacques Martin pendant tout le Jour du Seigneur. La télévision était un bruit de fond constant et le fait de ne pas trier sauf en changeant de chaîne donnait une attention flottante. On laissait des chaînes de clips vidéo comme RTL (on la captait en Lorraine) / TV6 / M6 comme intermèdes entre les émissions que nous voulions vraiment voir. Je frémis encore en pensant à la musique des années 1980 et j'ai tendance à la rejeter un peu en bloc à cause de cela.

Quand on a eu le câble, cela devint la chaîne MTV où les clips Grunge servaient de coupures entre les courts fragments du dessin animé Daria. La version de MTV que nous captions en Europe n'était pas exactement la même qu'aux USA, je crois, elle était peu diversifiée, très répétitive - nous faisions des paris vers 1994-1995 avec ma petite soeur pour savoir au bout de combien de temps nous reverrions ce clip de Black Hole Sun de Soundgarden qui hantait compulsivement cette chaîne presque toutes les heures. Quand je suis allé en Russie en 2000, leur MTV était encore différent, légèrement plus libidineux que le nôtre. Vers 1991-1992, je restais parfois toute la nuit à regarder la chaîne d'info continue CNN pour la Premier Guerre du Golfe ou pour l'élection de Bill Clinton. 

La télé avait été notre baby sitter, comme d'autres écrans le sont aujourd'hui pour la génération actuelle. Quand j'ai regardé la série Dream On sur Canal Jimmy (sur un homme qui a passé toute son enfance devant l'écran et ne pense plus que par extraits de ces émissions), l'identification au protagoniste était totale.

L'ordinateur a désormais remplacé la télévision. Je suis un peu partagé. 

Je suis reconnaissant de ne plus laisser des émissions que je n'aurais pas dû avoir la patience de regarder (comme ces chaînes d'info). Je suis surtout très heureux de n'avoir jamais vu les pires poubelles comme Hanouna, qui a l'air sorti d'une parodie de l'idiocratie, ou de ne connaître aucun des députés RN qui pullulent sur les chaînes d'info crypto-fascistes bollorrhéiques. 

Mais je regrette parfois des éléments de ce grand uniformisateur de la poignée de chaînes d'Etat, je regrette de toujours "choisir" ce que je veux voir. Il y a beaucoup d'émissions que je n'aurais jamais regardées si la programmation de mon enfance ne me l'avait pas imposé en synchronisant toute ma génération. Je rate parfois pendant des années des succès (y compris certains qui sont mérités) que regardent la majorité de mes compatriotes. Avant ma naissance, la chaîne unique de l'ORTF était encore plus égalisatrice dans son jacobinisme : si elle passait un programme ambitieux comme une dramatique tiré de la littérature, toute la France qui était équipée (70% des ménages ont la télé en 1970) devait pouvoir en parler le lendemain dans la cour de récréation. Je viens de m'abonner à l'INA mais j'ignore si c'est le début de ma démence sénile qui me donne un grand plaisir à l'utiliser.

L'expérience analogue de se voir imposer des films est maintenant de se laisser porter par les algorithmes des sites de partages de vidéo. Cela peut être déprimant si l'algorithme vous diffuse certains choix les plus populaires : des vidéos fachos ou conspirationnistes qui sont censées exprimer la vox Populi. Et j'ai parfois peur de ce que charrient les Influenceurs de YouTube dans la génération "Alpha" chez qui ils sont devenus les nouveaux Gourous. Ce sont les Influenceurs sélectionnés par la concurrence aveugle qui synchronisent les cours de récréation, plus seulement des présentateurs légèrement filtrés par l'Etat ou des corporations. 

Il y a parfois des trouvailles très heureuses et surprenantes aussi (surtout dans la désynchronisation où on peut découvrir des chaînes étrangères ou des émissions du passé). L'ennui est que l'algorithme devient ensuite une malédiction karmique. On risque de se voir proposer beaucoup de déchets si jamais on s'abaisse à en regarder une par curiosité voyeuriste. On intériorise donc une mauvaise conscience, une honte craintive face au "putaclic" (clickbait), une vergogne puritaine en se disant que Notre Seigneur Algorithme est un panoptique qui nous juge et nous punit en nous enfermant dans des bulles infernales qui s'auto-renforcent.

jeudi 18 avril 2024

νόστος

Jour 1 : Athènes

Dîner à l'arrivée chez Mani Mani (rue de Phalère à Athènes). Ils ne font plus les demi-portions à partager semble-t-il mais ils ont offert un μαστίχα très parfumé. 

Jour 2 : d'Athènes à Nauplie

Le Canal de Corinthe (Διώρυγα της Κορίνθου, 1882-1894) est un site impressionnant, 6 km de long, 25 m de large, 60 mètres de profondeur (mais seulement 8 mètres de tirant d'eau). Dans l'Antiquité, le "δίολκος" n'était pas un Canal mais un système de portage des navires sur des rails de bois. Néron avait déjà tenté de transformer ce très ancien système par un Canal un an avant d'être exécuté. 

L'Ancienne Corinthe (11 km plus au sud et dans les terres que la Corinthe moderne) avait deux ports, Cenchrées au sud-est sur le Golfe Saronique et Léchaion au nord-ouest sur le Golfe de Corinthe, mais le diolkos passait près de l'actuel Canal, depuis Schoinous (près d'Isthmia, actuelle "Kalamaki de Corinthie") vers l'actuelle Poseidonia.

On dit que le diolkos aurait peut-être été développé déjà par le Tyran de Corinthe, Périandre fils de Cypselos (640's ? - 585 ?). Ce Périandre est un personnage mystérieux qui est décrit par les textes soit comme un monstre qui aurait couché avec sa mère Crateia, qui aurait tué sa femme et se serait mortellement brouillé avec son fils, soit au contraire comme un des Sept Sages (mais dès l'Antiquité, on disait que c'était un homonyme ou un cousin du premier et on attribue à ce Périandre le fragment "la démocratie est supérieure à la tyrannie" et "un tyran devrait se protéger par la loyauté et non par les armes"). Platon mentionne peut-être ce tyran quand il dit que l'âme corrompue par ses désirs rêve de coucher avec sa mère (République IX, 571c). Le père de Périandre Cypsélos aurait été enfermé dans un coffre enfant à cause d'une prophétie comme Persée et Periandre pourrait être un des modèles possibles pour certaines allusions politiques sur Oedipe chez Sophocle. 

Nous sommes allés jusqu'aux ruines de l'Ancienne Corinthe (sans monter jusqu'à l'Acrocorinthe). Dans la légende du concours entre Hélios et Poséidon, pour une fois Poséidon ne perd pas et partage la souveraineté avec Hélios : à lui l'isthme et à Hélios le sommet. Les rois mythologiques de Corinthe comprennent un éponyme Korinthos, fils de Hélios, Sisyphe fils d'Eole (roi d'Ephyra), Glaucos, Bellerophon, un certain Créon ou Menoecos fils de Lycaethos. La Cité a donc les deux plus grands héros de l'Hubris, celui qui défie la Mort (Sisyphe) et celui qui veut aller au Ciel (Bellerophon). Seul le premier est gardé comme un des condamnés célèbres du Tartare. Dans l'Iliade, elle est censée être aussi soumise à Agamemnon de Mycènes. 

On n'est pas allé au Lac Stymphale, cela aurait fait un détour dans le chemin entre Corinthe et Nauplie. On se promène au bord du Golfe argolique (à Anisi, près de Tolo). 

Jour 3 : Mycènes

Le Musée de Mycènes a un bon résumé de la mythologie : il y a deux Maisons successives : les Perséides et les Atrides. J'ignorais qu'une étiologie antique croyait voir un lien entre Mycènes et μύκης (champignon) parce que le Pommeau de l'épée de Persée aurait eu une forme de champignon (ou parce qu'il se serait désaltéré avec un champignon)... Il y a quelque chose de très obscur sur ce mythe où Persée d'Argos et son oncle Proetos de Tirynthe échangent leurs cités parce que Persée aurait tué son grand-père Acrisios par accident. Les Argiens ont formé une mythologie où les cités archaïques de Mycènes et Tirynthe seraient postérieures à eux. 


Je pensais que je serais plus frappé par la Porte des Lionnes mais en fait, c'est surtout les grands tombeaux (le tholos de Clytemnestre, celui d'Egisthe ou le tholos d'Atrée à côté) qui étaient les plus impressionnants avec leur haut dôme. 

Ma fille Rainé a reçu des adaptations d'Aristophane. Les Grenouilles est peut-être le plus drôle mais hélas demande un peu de savoir qui sont Eschyle et Euripide, ce qui rend donc la pièce peu adaptée pour les enfants. Les Oiseaux est très, très bizarre (et paraît presque plus impie ou blasphématoire que toute l'oeuvre des sophistes : les escrocs qui fuient Athènes réussissent avec l'aide de Prométhée à compromettre la communication entre Ciel et Terre). La Paix n'est pas très drôle en dehors du scarabée géant pour aller sur l'Olympe. 

Jour 4 : Epidaure

Le complexe des temples d'Asclépios, Apollon et Hygeia (plus des divinités égyptiennes inconnues) est si vaste que cela donne une impression d'un Disneyland de ville de cure, avec son stade et tous ses temples. Si on descend dans l'Abaton d'Asclepios, on y voit les publicités antiques promettant une guérison. 


Un élément intéressant de l'image ci-dessus dans la notion de représentation ou l'histoire de la BD est le sens de lecture de l'image : d'abord à gauche, ce que croit voir subjectivement le Patient pendant son "incubation" dans le Temple (il voit Asclépios) et ensuite à droite la réalité objective avec le serpent qui vient lécher la blessure pendant qu'il dort (ce que voient les Prêtres). La plus grande image est donc un peu comme une "bulle" de pensée de la réalité dans la case à droite mais le rêve est "la vérité" de ce qui est visible dans le monde éveillé.  

Il y a des spectacles dans le Théâtre d'Epidaure mais ils sont en août (les Troyennes cette année), mais qui a l'endurance d'aller en Grèce en août ? 

Jour 5 : Petit tour à la Forteresse dite de Palamède à Nauplie. Dispensable, sauf pour la vue sur la baie du golfe argolique et pour voir Argos au loin. 

Voyage vers Sparte, pour voir Mystras. Mystras fut une capitale du Despotat du Péloponnèse à la fin de l'Empire byzantin et abritait environ 20 000 personnes. Maintenant la ville est une ville-fantôme de ruines. 


Il y avait une cérémonie orthodoxe pour la Vierge "Hodogetreia" avec pas mal de monde, y compris des officiers de l'armée grecque. 

Jour 6 Mésaventure en Laconie

Nous sommes le jour du Sabbat et tous les garages ferment quand notre voiture a un problème d'alternateur (whatever that is). Nous trouvons finalement quelqu'un de très aimable qui nous aide et nous repartons vers Monemvasia où nous arrivons assez tard. 

Jour 7 Monemvasia

Charmante ville pour s'y perdre, un village médiéval qui est encore habité contrairement à Mystras. La ville fut imprenable au début pour les Francs au début de la période d'occupation franque du XIIIe siècle mais ensuite elle changea de main souvent. Il est difficile d'imaginer que la dynastie Paléologue croyait encore après la chute de Byzance que Monemvasia pourrait leur servir de base pour reprendre le contrôle de l'Empire. Elle fut occupée successivement par les Francs, les Byzantins, les Turcs, les Vénitiens, les Turcs à nouveau et même les Anglais qui devaient y voir une nouvelle Gibraltar. 

La "Sainte Sophie" de Monemvasia est vue par les Grecs comme une version miniature de celle qui fut perdue à Constaninople. 

Nous repartons vers Nauplie en passant par Sparte et même brièvement par Tegea

Jour 8 Musée archéologique de Nauplie : deux grandes salles qui réunissent des fouilles de plusieurs cités autour de Nauplie des ruines mycéniennes à la période classique. 

Maquette de Tirynthe avec ses murs cyclopéens


Il y a une rupture nette dans le style entre les géométries abstraites des XIIIe siècles et le début d'apparition de thèmes narratifs mythiques vers le IXe-VIIe siècle. Peut-être que la création des mythes se cristallisa pendant cet âge où Argos et Thèbes devaient être plus influentes, ce qui explique leur place si importante par rapport à Sparte et Athènes, et même par rapport à Mycènes ou Tirynthe. 


Ce bouclier votif du VIIe siècle à Tirynthe représente un guerrier tuant une guerrière, peut-être Achille face à Penthésilée. Petit détail bizarre : l'audio-guide en français devait avoir été traduit par un traducteur automatique : il disait par exemple que cet épisode avec Penthésilée est dans "La Négresse" (sic !, pour l'Ethiopide d'Arctinus de Milet). Il parlait aussi d'une ruine "dans les Arbres" (= à Dendra). 

Passage final à Eleusis avant de revenir à Athènes. 

Le musée d'Eleusis explique bien le processus d'initiation et le festival. Un détail est qu'alors que les divinités d'Eleusis sont la Mère et la Morte (Déméter et Koré Porteuse de Torches), le clan des prêtres se disait descendant d'Eumolpos, fils de Poséidon. Tout le mythe du partage entre Athéna et Poséidon recouvre donc aussi non pas seulement l'opposition entre stabilité par la sagacité / mouvement impétueux mais aussi Athènes et Eleusis. Eumolpos et ses Eumolpides sont peut-être reliés plus à l'eau douce qu'il faut franchir plusieurs fois sur la Hiera Hodos pour arriver à l'initiation (il y a toujours aujourd'hui un semi-marathon sur cette Voie sacrée de 21 km). Les Petits Mystères avaient lieu en fin d'hiver, au mois d'anthestéria (février) et les Grands Mystères en fin d'été, au mois de boedromion (septembre). Un détail est qu'on ignore quels étaient les objets sacrés que le Hiérophante montrait dans un coffre aux Initiés. Le secret des Mystères a été bien gardé. 

dimanche 7 avril 2024

Une semaine dans le Péloponnèse



Le voyage en Grèce annoncé commencera demain. Nous nous limiterons à l'Est du Péloponnèse, CorinthieArgolide et Laconie

Jour 2-3-4 Nafplio (plan actuel : Mycènes, Corinthe, Epidaure et si je réussis mon jet de Persuader le Lac Stymphale)

Jour 5 Sparte (en fait Mystra)

Jour 6 Monemvasia

Jour 7 Nafplio

J'ai renoncé à mon projet en Arcadie

Je n'étais pas du tout attiré par Olympie en Elide

Mais j'ai lu depuis chez un touriste que les ruines messéniennes valent curieusement le coup (il prétendait même que Messène était plus impressionnant que Mycènes !), ce sera pour une autre fois. Le Thébain Epaminondas avait reconstruit Messene en 370 comme symbole de sa victoire contre les Lacédémoniens et les Macédoniens protégèrent le retour des révoltés contre Sparte (il crée aussi Megalopolis en Arcadie, qui existe toujours). 

samedi 6 janvier 2024

Résolutions ?

Comme Elias célèbre ses 10 ans de son blog, cela me fait repenser à l'idée de résolution de début d'année. Comme tous les atermoyeurs abouliques & lambins oblomoviens de mon acabit, je suis fasciné par ce qui est le plus contraire à mon tempérament, mais j'ai assez de lucidité pour savoir que le fait de prendre des lecteurs à témoin ne réussit jamais à me stimuler assez pour finir ce que je parviens à peine à commencer. Le dernier engagement dont je me souvienne était de faire plus de jeux de rôle pour l'année 2014, parce que je savais que ce serait plus facile à réaliser. J'ai prudemment cessé depuis ces promesses de parjures à venir. 

Comme j'ai retrouvé un peu de désir de philosophie ou même d'histoire de la philosophie depuis un mois ou perdu un peu de mon affliction misologue, je vais quand même tenter une petite résolution. Comme c'est le 300e anniversaire de Kant en 2024, je vais tenter de faire quelque chose que je m'étais promis l'été après ma Terminale (où je me contraignais de manière ascétique à lire 60 pages de Kant par jour) et que je n'ai bien sûr jamais fait en plus de 35 ans : comparer de manière plus précise la première et la seconde édition de la Critique de la raison pure pour avoir enfin une opinion sur l'importance ou pas à accorder à cette révision. Cela fait un tiers de siècle que je me dis que ce changement entre l'édition A et l'édition B ne doit pas être aussi significatif que le prétend Heidegger quand il y voit un "recul" de Kant face à certaines audaces théoriques de sa première version (le rôle de l'Imagination comme faculté centrale entre la sensibilité et les facultés intellectuelles). Mais c'est plus un préjugé qu'un argument et je n'aurai probablement pas le courage de m'enfoncer dans la littérature secondaire sur la question. Et il est probable que cela finisse comme le commentaire suivi de la Physique... 

Je regarde les statistiques de ce blog et les posts sur la philosophie sont bien sûr les plus gros flops. Curieusement, les messages de jeu de rôle n'attirent pas énormément plus (en dehors de ceux, devenus rares, sur L'Oeil noir, qui ont un public fidèle). Ceux qui fonctionnent le mieux sont ceux sur les comics. A cause d'un puéril réflexe de contradiction, cela me donne donc d'autant plus envie de faire de la philosophie. 

lundi 25 septembre 2023

Première lecture de l'Iliade

Je me souviens que quand j'étais enfant, il n'y avait pas de livre chez moi à part (1) pour ma mère, un recueil de nouvelles d'Agatha Christie (Les Douze Travaux d'Hercule Poirot, volume 1), (2) pour mon père portugais, la version espagnole de Sinouhé (1945) de Mika Waltari, (3) mes Journaux de Mickey, mes Picsou Magazine, mes Strange ou mes albums Spider-Man. J'avais quelques bd bizarres, dont un vieux magazine en français de Laurel & Hardy et un autre pour Nestor le Pingouin. Et c'était toute notre bibliothèque, avec déjà quelques prédispositions pour l'Antiquité. 

Pour l'anniversaire de mes 8 ans, en CE2, un camarade d'origine grecque nommé Théodore A., m'offrit L'Iliade d'Homère qui venait de sortir en 1979 chez Gallimard dans la collection Les 1000 Soleils Or (455 pages). C'était en fait une reprise par Gallimard d'une traduction d'un siècle avant, en 1871 par un certain "P. Lagrandville" (sur lequel je ne trouve aucune trace). Une des choses qui m'étonna assez vite quand j'en pris conscience était que tous les noms grecs avaient été romanisés comme on le faisait encore au XIXe siècle (Jupiter au lieu de Zeus, Venus au lieu d'Aphrodite, etc.).  Il n'y avait aucune préface, aucune note, aucune explication, ce qui était le choix ambitieux de cette édition pour enfants. Mais le texte était complet, même si la traduction avait beaucoup vieilli. 



Cette version de 1979 avait des gravures (qui furent retirées ensuite). Elles venaient de versions (par le graveur Jean Dambrun) faites d'après Clément-Pierre Marillier (1740-1808) pour une édition d'Homère juste avant la Révolution. Je trouvais que ces Grecs faisaient décidément trop romains (et c'est pourquoi j'aime bien la traduction de Leconte de Lisle qui fait le choix inverse de ne rien romaniser et dit "Hektôr", "Akhileus" ou "Odusseus"). 



Nous avons déménagé peu de temps après, j'ai perdu tous mes livres laissés dans un garde-meubles impayé, sauf cette Iliade que nous avions gardé dans la valise. J'ai perdu la trace de ce camarade de classe Théodore A. qui avait tant perturbé mon imaginaire. J'ai retrouvé son nom sur Internet 40 ans après et n'ai pas osé le contacter mais c'est drôle de penser qu'il ne peut pas se souvenir de moi alors qu'il ignore qu'il (ou plus vraisemblablement ses parents qui ont dû faire le choix du cadeau d'anniversaire) a changé toute ma vie. C'est assez romanesque d'imaginer quels sont tous ces petits effets papillon sur autrui qu'on ne mesure pas dans nos actions. 

J'étais un enfant qui ne lisait pas, à part Strange des éditions Lug, et je suis tombé amoureux de ce livre, même si je me souviens avoir eu beaucoup de mal à avancer. La lecture m'était physiquement très difficile et je ne savais même pas tenir un livre si lourd. La grande chance était ces illustrations. Comme beaucoup d'enfants habitués aux illustrés, je lisais comme si j'étais en apnée en attendant d'arriver à nouveau sur une gravure, comme si c'était une bouée ou une oasis dans le désert. Pourtant, lorsque j'ai lu le Catalogue des Vaisseaux qui rebute certains lecteurs dans l'Iliade, j'étais aussi fasciné que si cela avait été une porte dimensionnelle directe vers un autre univers, un peu comme le fut le Silmarilion. L'Odyssée ne me procura jamais le même choc. 

Achille a un côté Louis XIV sur ces gravures

Puis vers 1981, j'ai trouvé (au Hall du Livre de Nancy) un second livre, plus important encore, le Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine de Joël Schmidt chez Larousse (1e édition 1965) que j'ai lu et re-lu de A à Z. Je n'ai découvert le dictionnaire de Pierre Grimal que plus tard et il est meilleur du point de vue de l'érudition car il donne les sources mais je n'ai jamais eu pour Grimal l'affection que j'avais vers dix ans pour le premier choc initial avec Schmidt. Il y a un lien plus indélébile avec les commencements, quelle que soit leur contingence, indépendamment de toute qualité intrinsèque. Les premiers livres sont ceux qu'on a reçus plus naïvement et qu'on a relu cent fois dans notre mémoire. 

Enfin, ma mère, qui était agente de voyages, rencontra une cliente (une certaine Nicole K.) à qui elle parla de mon goût un peu obsessionnel pour la mythologie. Elle lui donna alors généreusement un vieux livre d'André Bellessort (1866-1942), Athènes et son théâtre (1934). Bellesort prend la peine d'expliquer les tragédies, de citer des extraits et leur contexte. Mon édition était fautive et il y manquait quelques pages dont une photo censée être le Carrefour du "Laïus", où Oedipe tua Laïos ! J'ignorais que Bellesort (de l'Académie française) était un vieux fasciste mais cela ne se remarque pas du tout dans ce livre (à moins que j'aie été simplement assez aveugle à l'époque). Ce vieux traducteur de Virgile me semblait même souvent plein d'empathie dans ce livre de popularisation (quand il semble ironique sur le vieil Eschyle se moquant des Perses) et on n'y détecte pas facilement ses idées d'extrême droite (alors que son élève Brasillach claironne immédiatement son nazisme dans un autre texte bref qu'il a écrit en préface à une édition de Virgile). Je dois avouer que les livres de J. de Romilly sur les tragédies ne m'ont jamais autant plu que ce vieux bouquin du traducteur fasciste. 

L'Iliade, Joël Schmidt, Bellesort. Ces 3 livres, surtout celui de Schmidt, c'était là toute ma mythologie et je ne me rendais pas compte du tout de l'étendue de tout ce que je n'avais pas. Avant d'aller à la bibliothèque de Beaubourg pour pouvoir y lire les Eddas, je n'imaginais pas une seconde qu'il y avait beaucoup plus de livres disponibles sur les mythes. 

Puis j'ai acheté Bilbo le Hobbit pour l'anniversaire de mes dix ans en début de CM2 et j'ai basculé vers autre chose en plus, mais la fantasy et le jeu de rôle étaient un peu des exutoires pour retrouver des mythologies qui ne seraient pas déjà épuisées dans des anthologies. 

mardi 19 septembre 2023

Quelques itinéraires péloponnésiens

Nous commençons (collectivement) à songer à un voyage dans le Péloponnèse sans doute en avril 2024 et je suis désolé de vous ennuyer avec mes notes mais cela me forcera à le préparer.

Le Péloponnèse est plus petit que la Normandie, 21 500 km2 mais est très montagneux au centre et l'est : le Massif du Taygète  qui sépare Sparte et Messénie (moderne Kalamata) du centre au cap Tenare fait 100 km de long, "le Prophète Elie" monte à 2400 m, le Mont Cyllène (Kyllini) au nord du Lac Stymphale 2300 m, le Mont Erymanthe  au centre de l'Arcadie 2200 m. Les seules plaines sont soit à l'ouest, soit les vallées de l'Eurotas (Sparte) ou de l'Inachos ou de l'Erasinos (Argolide). 

Un itinéraire en une semaine est donc un compromis entre nombre de sites et nombre d'heures en voiture dans des cols de montagne [surtout que mes enfants peuvent être malades en voiture]. 

Les itinéraires que je linke ici s'imitent tous un peu les uns les autres. Pour un amateur un peu monomaniaque de mythologie comme moi, c'est intéressant qu'ils ajoutent aussi des idées de sites plus tardifs auxquels je n'aurais pas pensé (comme les forteresses de Mystras au centre ou Monemvasia au sud-est qui reviennent dans presque tous les guides). 

TripSavy

Jour 1 D'Athènes à Corinthe 1h30. Explorer Acrocorinthe (il garde l'Isthme pour le dernier jour au retour). Il conseille d'aller visiter des vignes de Némée mais franchement, les viticulteurs, bof. Musée archéologique de Némée ou Archaia Nemea à la place. Ou alors directement au Lac Stymphale ? Soirée à Nafplio (Nauplie)

Jour 2 De Nauplie à Mycènes. 1h. Matinée à Mycènes. 1h vers Epidaure. Retour à Nauplie. 

Jour 3 Matin : Visite de Nauplie et de son Musée. 2h pour descendre jusqu'à Kalamata. Plage à Mikri Mantinea. 

Jour 4 Voyage en montagne sur le Mont Taygète jusqu'à Mystras, forteresse médiévale dans les hauteurs. Village de Neo Mistra. 

Jour 5 Rouler vers les producteurs d'Huile de Laconie, jusqu'à la presque-île fortifiée de Monemvasia sur la côte ouest

Jour 6 Visite de Monemvasia

Jour 7 Retour par autoroute 4h30 vers Corinthe et visiter l'Isthme de Corinthe. Retour à Athènes (1h30 de plus). 




Ce site a le grand mérite de préciser les autoroutes et les durées de route. Je suis d'accord pour se limiter à la côte orientale du Péloponnèse, tant pis pour Olympie ou Pylos des Dunes. Franchir le Mont Taygète vers Kalamata n'est peut-être pas indispensable et le voyage du retour a l'air trop fatiguant avec 6 heures de voiture ! On remarque qu'il y a Mycènes mais pas Tirynthe, ce qui doit faire en effet doublon (en fait, aucun itinéraire ne met jamais Tirynthe). J'aime bien le fait d'avoir deux jours à Nauplie et à Monemvasia. Est-ce que Kalamata vaut vraiment le coup ? Je crois qu'on ne peut pas couper à Sparte même si j'imagine qu'il ne reste rien à part des pièges à touristes (ce qui d'ailleurs prouve la faiblesse de cette anti-civilisation de Sparte). 

TheWorldWasHereFirst

Jour 1 Corinthe, Nafplio

Jour 2 Epidaure

Jour 3 Sparte et Mystras

Jour 4 Monemvasia

Jour 5 Péninsule de Mani et Kalamata

Jour 6 Kalamata

Jour 7 Olympie

Pas Mycènes du tout ?? Beaucoup trop rapide. 

NothingFamiliar

Jour 1 Athènes à Monemvasia

Jour 2 Monemvasia

Jour 3 petit port de Gytheio avec son chalutier échoué et rouillé, de l'autre côté du Golfe de Laconie

Jour 4 Mani

Jour 5 à 7 Kalamata

C'est un guide qui ne doit pas trop aimer les références mythologiques : ni Epidaure ni Mycènes !

KimKim

1 Corinthe

2 Nauplie, Epidaure

3 Mystras & Gythio

4 Olympie

5 Pylos & Messene

VivreAthenes

Jour 1 Vins à Némée, Epidaure, Nauplie

Jour 2 Nauplie, Mycènes, Mystra (??? le même jour ?)

Jour 3 Mystra, Monemvasia

Jour 4 Monemvasia puis direction dans le Mani (Magne), au village soit de Limeni ou Areopoli, Kalamata


Jour 5 Kalamata, Olympie

Jour 6 Olympie, centre du Péloponnèse : villages de Dimitsana ou "Kalavrita" (je soupçonne qu'ils veulent dire Karytaina ? comme Kalavryta n'est pas du tout dans ce coin mais plus au nord, près de Zarouchla et Planitero)

Jour 7 Retour par le Mont Chelmos (ou "Aroania"), en Achaïe : villages de Zarouchla ou Planitero, retour à Corinthe


***

Dans les 12 Travaux d'Héraclès, six sont dans le Péloponnèse, 2 sont dans d'autres régions grecques réelles (Crète ou Thrace pour les chevaux du roi Diomède) et 4 sont dans des lieux plus imaginaires ou lointains (Hespérides, Geryon, Amazones et Enfers). 

Les 6 premiers travaux sont : (1) Némée, (2) Lerne, (3) Erymanthe, (4) La Biche de Cérynie (5) Augias (en Elide), (6) Stymphale.  

Le Lac Stymphalia entre Mont Kyllini et Oligirtos n'est qu'à 15 km de Némée (ou 18 km en ligne droite de l'Ancienne Némée) et on peut donc faire les deux, le Premier Travail et le 6e. 

L'ancien marais de Lerne, c'est maintenant Myloi, en face de Nauplie, là où se jette l'Erasinos et il doit être asséché depuis longtemps. 

En revanche, on laisse tomber le Mont Erymanthe, qui est trop au nord-ouest (à 50 km du Lac Stymphale, 100 km de Nauplie). 

Keryneia n'est qu'un petit village d'Achaïe au nord, près de la ville d'Aigio. Mais Héraclès n'arrête pas la Biche là mais en la poursuivant en Thessalie. 

Le Roi Augias, fils d'Hélios ou de Phorbas d'Argos, régnait sur Elis (du côté de l'actuelle Kalyvia d'Elide et de l'actuel Lac artificiel du fleuve Pénée, Pinéios, à environ 35 km au nord-ouest d'Olympie). Il y a certes un petit musée archéologique d'Elis mais je doute que cela vaille la peine d'aller jusqu'à cette plaine du Pénée. (Dans le mythe, c'est l'Alphée et le Pénée qui font tout le Travail comme Héraclès utilise plus la Ruse technique que la seule force). 


ADD : Correctif : il y a un autre site des Douze Travaux dans le Péloponnèse, pour le 12e. Pausanias raconte (Périégèse, II, 35) qu'il y a à Hermione un temple de Demeter Chthonia d'où Héraclès serait passé à son retour de l'Hadès quand il revenait avec Cerbère. Les habitants de Trézène ont aussi (II, 31) un temple des Dieux souterrains où seraient passés Dionysos pour aller chercher sa mère Sémélé et Héraclès. Un 3e site était une grotte dédiée à Poséidon près du Cap Tainare (III, 25) et Pausanias en profite pour dire qu'il pense que Cerbère était juste un serpent et non un chien. 

jeudi 31 août 2023

Le Cæcum des limbes

 (Avertissement de "déclencheurs" : intimité, vie privée, digestion et trop de détails personnels)

Un défaut molièresque que j'ai avec toute la corporation des médecins est que je ne suis pas assez formaliste ou respectueux de leurs usages et que je dois toujours me forcer à leur donner leur grade hippocratique à la fin de mes phrases, de peur de les indisposer s'ils mettent de l'importance sur de tels titres. Peut-être est-ce la crainte de la mortalité qui créerait chez moi des préventions superstitieuses face aux épulons d'Esculape ou bien cela vient de quelque jalousie de ne jamais avoir fait de Thèse.

- Depuis que j'ai 50 ans, l'Assurance maladie ne cesse de m'écrire pour me demander de faire un dépistage et je voudrais en fixer un avant la rentrée... 

- ...

- heu... Docteur.  

Le vieux thérapeute feint de s'étonner de la requête et prend un air presque excédé - alors que j'imagine qu'une majorité de ses patients viennent pour le même genre de test en haruspicine et qu'il est au courant de la sollicitude biopolitique de notre paternalisme providentiel. Il bougonne comme un Knock inversé qui voudrait que je renonce le plus vite à toute consultation supplémentaire. 

- Si vous voulez, hein... Cela ne m'amuse pas plus vous que moi. 

J'ai l'impression que sa spécialité commence à lui peser ou bien il a un fond anal-sadique et il veut qu'on le supplie d'être soumis à son in(tra)spection. Il redoute peut-être de paraître trop s'amuser à cela. 

-  Ma grand-mère maternelle est morte d'un cancer colo-rectal et mon grand-père d'un cancer du pancréas. Il y a peut-être donc des prédispositions... heu... Docteur. 

Il soupire comme si c'était une lubie capricieuse ou hypocondriaque de ma part. Il fixe le rendez-vous pour la fin des vacances d'été, juste avant la rentrée. Il me dit que je devrais suivre un protocole alimentaire très strict et boire une substance qui permettra d'évider les boyaux pour mieux sonder dans les ténèbres des tripailles. Un quart des examens en coloscopie échoueraient parce que tout le protocole n'a pas été assez mené au bout par les impatients. 

Une fois rentré chez moi, je vois que LE DOCTEUR a oublié de me donner une ordonnance pour la substance en question. Je réécris à son assistante et elle me répond de manière un peu lapidaire en lettres capitales QUE C'EST UNE FEUILLE AVEC MARQUE "ORDONNANCE" EN HAUT. Si elle suggère que je suis analphabète, cela manque un peu d'égard ou de tact que de me l'écrire mais ces majuscules sont peut-être faites pour m'éclairer et pas pour traduire sa propre irritation. 

Lors du rendez-vous avec l'anesthésiste - car il y a anesthésie générale - je tente à nouveau d'indiquer que j'aimerais avoir cette certification pour le biopouvoir avec le mot ORDONNANCE en haut pour la poudre à absorber mais on me rappelle que le spécialiste (pardon, le DOCTEUR) n'a pas pu l'oublier et donc que c'est moi qui me trompe. Je décide d'obtempérer à ces avis éclairés de la faculté car mon caractère est irénique et indolent. 

Le pharmacien me répond que ce n'est vendu seulement que par ordonnance mais que c'est tellement immonde qu'il y a peu de chances que je veuille en prendre par simple vice. Il accepte donc de me la remettre quand même. Sa déduction me glace un peu. Est-ce vraiment si dégoûtant ? 

Le régime à suivre est un petit stage accéléré de scorbut dans les trois ou quatre jours précédents : aucun fruit et légumes pour ne pas créer de "résidus" opaques sur les parois intestinales. C'est un cas rare où la médecine fait des fruits et légumes des pharmaka à éviter. Aucun corps gras et donc pas d'huile d'olive. Pas de pain en dehors de biscottes de froment. Quant au produit obtenu sous le manteau, il s'agit d'en lire 4 litres la veille de l'examen. J'ai du mal à me représenter 4 litres mais en termes de verres Duralex de cantine de 16 centilitres (la seule unité de mesure dont je me souvienne comme je ne cuisine pas), cela fait quand même 24 verres. 

Le produit donne l'illusion de boire la tasse tant c'est salé mais les apothicaires ont ajouté un goût vanillé pour le dissimuler (ce qui n'empêche pas certains usagers d'avoir la nausée). Moi qui ai l'impression de me noyer quand je me force à boire un second verre, je commence à craindre que les douze derniers vont devenir de plus en plus des supplices de waterboarding. Heureusement, les premiers verres finirent quelques heures plus tard à faire leurs effets et laisser de la place nouvelle pour les verres suivants, en une sorte de Tonneau vertueux des Danaïdes. On suggérait de tout boire en quatre heures mais il m'a fallu un peu plus pour tout buvoter. Je n'ai pas d'illusion de noyade mais des réflexes entêtés qui m'empêchent d'en avaler plus que des gorgées. 

Tout en sirotant atrocement le sel vanillé, je passe la première moitié de la nuit à lire une méta-analyse publiée cette semaine dans le Journal of American Medical Association qui semble montrer que ces examens de prévention du cancer n'auraient en réalité que très peu d'effets statistiques, ce qui implique donc que les Biopouvoirs finiront par les supprimer comme un coût peu rentable. Ce n'est pas une lecture très adaptée quand on tente d'ingérer ces seaux et que l'autorité savante dit que cela ne sert à rien. 

Le lendemain, les eaux de vidange font tellement de bruit dans ma tuyauterie des entrailles qu'on dirait qu'un troupeau d'épaulards y fraie en pleine saison des amours avec des couinements et des chants de cétacés. 

Quand j'arrive à l'hôpital, je redécouvre dans cette nudité mal couverte par ces tenues de patients que nous sommes vite réduits à si peu, même pour un simple test de routine. Je croise le spécialiste et oublie de l'appeler "docteur". Il semble sceptique sur le fait que je ne fasse pas partie du quart récalcitrant qui n'a pas bu tous ses 4 litres (et je n'ose pas lui faire remarquer que j'ai dû obtenir mon produit clandestinement en raison de son oubli). 

Comme je suis asthmatique, on me donne deux bouffées de ventoline en bonus juste avant que le sommeil ne voile tous mes sens et mes songes, et je me réveille avec une forte douleur, non pas au fondement mais bien à l'estomac. Des mammifères marins plongent toujours aussi éperdument dans mes fosses iliaques. 

Un patient à côté de moi en salle de réveil se bat avec des infirmières parce qu'il attend depuis plus longtemps que moi et qu'aucun médecin n'est passé pour lui donner la lecture des résultats. Il explique qu'il est chef d'entreprise et n'a pas de temps à perdre et qu'elles ne doivent pas croire que son jeune âge (il a trente ans) l'empêche de comprendre les enjeux de la santé publique. 

La collation a une salade de fruits et après les jours de régime anti-résidu, cela donne l'impression d'être revenu à terre après une navigation. Mon shaman du duodénum, mon Gallien du jéjunum est reparti trop vite pour que je puisse l'appeler docteur. 

samedi 22 juillet 2023

Covid de hors-saison

Les Français sont si tournés vers les modes que tous ceux à qui je parle au téléphone me demandent à chaque fois comment on peut encore avoir le covid alors que ce n'est plus du tout de saison. Nous craignons plus d'être ringardisés que d'être contaminés. 

Je n'ai plus de souvenirs très clairs de mes covid précédents (et je ne vois pas de chronologie des contaminations sur l'application Anti-Covid qui vient de fermer ses portes) mais je me souviens que mes enfants en ont eu au moins un au début que nous n'avions pas attrapé. C'est étrange que le premier confinement de février 2020 ne soit plus déjà qu'un souvenir assez brumeux et irréel (ce blog évitait d'en parler directement à cette époque comme pour mieux conjurer l'actualité). En tout cas, il y en a eu un covid familial global en fin novembre 2021 et un autre en juin 2022 (juste après le Grand Oral et juste pendant les oraux de rattrapage). 

Celui du 17 juillet 2023 a touché toute la famille sauf notre garçon aîné qui était en "asile sanitaire" en vacances et que nous devions rejoindre, ce qui a dû être annulé pour quelques temps ! 

J'ai passé ma semaine à dormir et j'ai assez peu toussé (tant mieux car j'étais déjà en train de soigner mon asthme chronique). Je n'arrive plus à me concentrer et je commence à me demander si mon trouble de l'attention va pouvoir un jour reculer et si je vais me remettre à lire sérieusement.  

dimanche 14 mai 2023

Electropensées

Lorsque j'étais enfant, une des premières expériences dont je me rappelle est mon extrême susceptibilité à certaines peines qui étaient plus sociales ou psychologiques que physiques. 

J'avais trouvé un nom dans mon jeune âge qui est devenu ensuite un terme dans mon "langage privé". J'appelais cela mes "électropensées" car je pensais que ce désagrément psychologique ressemblait à une douleur aiguë mais très brève comme un électrochoc, une crampe ou une convulsion. 

J'ignore si c'est une expérience universelle dont on ne parle pas ensemble publiquement, comme de nombreux autres mouvements organiques ou des scènes de nos vies intérieures qu'on ne veut pas exhiber. 

Je devais être influencé par une vague représentation (peut-être tirée de BD car je ne crois pas que j'avais déjà la moindre connaissance sur le sujet) que la pensée était physique et qu'elle était un courant électrique. J'avais lu (dans des pages de documents d'actualités que les périodiques pour la jeunesse devait inclure selon la législation française) que des Soviétiques croyaient pouvoir un jour expérimenter physiquement sur des données de parapsychologie et j'ai dû croire que cela garantissait du sérieux. 

L'électropensée ne m'arrivait pas au moment originel d'une gêne psychologique mais après coup, dans le souvenir, comme un flash et une blessure narcissique de l'amour-propre. Je re-visualisais involontairement des scènes d'embarras devant autrui et j'avais l'impression que ma tête se rétractait ou m'oppressait comme si j'avais été frappé. Il n'y avait pas nécessairement une proportionnalité claire entre le degré de la honte que j'aurais dû ressentir et l'intensité de la peine. Certains simples faux-pas assez banals provoquaient ces petites crises qui revenaient me faire sursauter la nuit. J'ai lu des décennies plus tard qu'il devait y avoir des analogies cérébrales entre les douleurs physiques et nos petits tas de chagrins imaginaires. 

Quand je tressaillais ainsi avec une grimace douloureuse, ma mère me demandait avec inquiétude : 

"Qu'est-ce qu'il t'arrive ? 

- Encore une électropensée. 

- Encore ? (avec agacement) C'est n'importe quoi ! Cela n'existe pas, une électropensée. 

mardi 8 février 2022

Tout conspire

 "Pourquoi lis-tu une bande-dessinée sur les Guerres de religion au lieu de corriger tes copies ? 

- Heu... je... prépare mon cours sur le contexte historique de Montaigne, en fait. 

lundi 6 décembre 2021

Fin d'isolement

J'ai attrapé la covid (variant B.1.617.2, "Delta") sans doute vers le début de la semaine du 22 novembre, j'imagine, même si je ne vois pas bien quand j'ai pu retirer le masque que je porte toute la journée. Peut-être dans la salle du micro-onde de la salle des profs ? J'ai eu les premiers symptômes de fatigue le mercredi 24 mais n'ai pensé à me faire tester que le vendredi 26. J'ai eu de la chance, pas eu trop de toux ou de maux de crâne sauf quelques jours. En revanche, je dors tout le temps, je pourrais aller me coucher à n'importe quel moment et m'endormir quand même, et je n'ai plus tellement faim (mais j'ai gardé le sens du goût pour l'instant). Finalement, nous l'avons tous eu à la maison, même les enfants qui l'avaient déjà eu une fois au mois de mars 2021 mais qui n'ont pas été symptomatiques. 

La bonne nouvelle est que certaines études critiqueraient l'idée de "covid long" en montrant qu'une majorité des cas serait psychosomatique (du moins chez ceux qui avaient eu des formes légères ou asymptomatiques). Mais j'ai lu cela sans vérifier les sources, donc c'est à prendre avec des pincettes. 

samedi 27 novembre 2021

5000 mots de retard

Ma compagne et moi avons attrapé le virus et j'ai donc été dans un état vaseux depuis 3 jours. On est confiné jusqu'au 4 décembre avec les deux enfants (qui ne semblent pas l'avoir attrapé, ils l'avaient eu l'an dernier). Mais le vaccin de juin dernier atténue bien les effets de la covid, pas de crise d'asthme, juste bronchite, envie de dormir tout le temps et des courbatures. 

Mais cela va être difficile de rattraper ce retard... 

Je n'ai pas non plus avancé beaucoup dans le livre de Graeber & Wrengow, The Dawn of Everything dont je parlais il y a une semaine. Je ne crois pas tellement à la thèse que les Lumières auraient dissimulé leur dettes aux informateurs indigènes réels alors que leurs "autochtones" étaient souvent aussi fictifs que l'état de nature mais il a au moins l'intérêt purement scolaire de constituer une "3e partie" parfaite pour des cours puisqu'ils ne cessent de renvoyer dos à dos Hobbes et Rousseau.

mercredi 3 novembre 2021

Nanowrimo Log 3

27 Descartes, jour de HEGEL. En son hommage, j'ai mis une phrase au hasard de lui tirée de sa Philosophie de l'esprit de Iéna (un machin sur le Bourgeois et le Commerçant dans la société civile). 

4200 mots. Toujours au chapitre III où mes tentatives d'humour ne fonctionnent pas du tout. Je m'ennuie et ne sais même pas où je vais (alors que dans le premier nanowrimo, j'avais une idée approximative de la fin). Il va falloir un rebondissement. 

Du mal à écrire. La note sur Le Prieuré a été plus longue que prévue et a dévoré mon désir d'écrire. Je suis en retard de 800 mots pour aujourd'hui. Je ne vais jamais tenir le rythme quand les cours vont reprendre lundi... 

Suis allé en urgence au centre de ma mutuelle pour demander un rv pour mes crises d'asthme. On m'a dit qu'on ne prendrait personne en urgence avant lundi et que le dernier pneumologue n'avait pas de place avant janvier 2022 au plus tôt. Ma charmante généraliste a accepté de me prendre demain jeudi. 

mardi 2 novembre 2021

Photos des Utopiales

 Elles sont sur mon compte Twitter (où les rubriques du blog Nombril, Outlet for Sentiments of Hope & Indignation et Actualités ont migré depuis quelques années). 



dimanche 9 mai 2021

Le rêve de Kino-pravda

Dans ce rêve-là, il est présupposé que je suis un réalisateur même s'il n'est pas précisé si c'est une aspiration ou une profession. 

J'ai décidé de faire un "documentaire" sur une grande Cité Universitaire dans un campus américain qui n'est pas précisé (mais qui évoque plus la Cité Universitaire parisienne par la mosaïque des styles qu'un de ces Campus pseudo-néo-gothiques). En fait, cela évoque plus le côté artificiel des Expositions Universelles du siècle dernier avec des Pavillons exagérément baroques. Bizarrement, je n'ai ni équipement, ni caméra ni entourage avec moi comme si je croyais que mon regard en repérage suffisait à faire du vrai "cinéma-vérité" sans aucun instrument. D'ailleurs, comme souvent dans mes rêves, je me vois de l'extérieur comme s'il y avait une autre caméra "objective". 

Je suis dans un "quartier africain" de cette Cité U (le plan sépare des continents mais n'a pas ensuite d'exactitude dans les zones par nation) et il n'y a que diverses délégations de pays subsahariens, anglophones ou francophones. Les gens me font le reproche que mon documentaire n'aura aucune utilité ou originalité comme il y en a déjà eu un, déjà connu, du réalisateur Chris Marker (ou était-ce William Klein, je ne me souviens même pas s'il était explicitement nommé, c'était plus un air de famille avec ce genre de nom ?). Je n'ai pas l'air de craindre cette concurrence mais j'erre sans aucun plan dans des architectures hétéroclites qui évoque un imaginaire pas du tout post-colonial. 

C'est un labyrinthe où tout serait en un plan séquence un peu tourbillonnant ou vertigineux, puisque à chaque pas dans la Cité du Campus je franchissais des portes à travers des époques et des pays qui ne se jouxtent pas dans la géographie réelle. Je crains de faire irruption ainsi chez eux et d'être un voyeur plus qu'un documentariste. Les divers habitants agissent en effet comme si j'étais un spectre invisible. Je me prends un peu pour un Jean Rouch ivre, complètement désorienté ou désemparé. 

J'assiste à une conférence de X, un auteur que j'aimerais écouter (car je souhaite pouvoir m'adresser à lui) mais je rate une partie de l'intervention en allant aux toilettes. Je culpabilise et cours pour revenir et m'aperçois que j'ai oublié mon masque (alors que le contexte de la pandémie ne semblait pas du tout visible auparavant). Je me cache la bouche avec la main et m'enfuis, craignant d'être considéré comme un goujat, de plus en plus perdu entre diverses maisons. 


Commentaire

Pas mal de ressemblances avec le précédent, notamment le fait que je ne me souvienne du rêve que lorsque je le "code" comme un film (il y a même eu un rêve où je me souviens d'une "didascalie" ou d'un générique du songe où il était dit que je serais joué par Martin Landau, mais celui de 1959 dans La mort aux trousses -. Pourquoi Landau alors que d'habitude, je me disais plutôt que mon père serait joué par Michel Constantin ?). 

Et dans les deux cauchemars, ce qui m'angoisse est cette suspension où je choisis de sortir et me sens soudain paniqué à l'idée de rater quelque chose

Le contexte néo-colonial vient bêtement de lectures de bd remontant à l'après-guerre où je me faisais remarquer qu'il a fallu du temps pour que l'Afrique cesse d'être dans l'imaginaire ce grand autre à fantasmer. 

Sans rapport direct, et pour une fois, je me souviens aussi d'un rêve agréable et plus seulement d'un cauchemar (et de wish-fulfillment au premier degré tellement transparent que ce ne serait pas très drôle à raconter, en gros un autre auteur D.K.L. me faisait des compliments complètement absurdes).


jeudi 18 février 2021

Mémoire d'images

Pourquoi je vous embête avec des souvenirs qui doivent même m'ennuyer moi-même ? Je tombe par hasard sur un faux souvenir d'il y a environ 40 ans quand j'avais lu Strange 83 (novembre 1976) et la traduction d'Iron Man 81 (décembre 1975). Dans mon souvenir, on y révélait que le Lama Noir (une sorte de sorcier omnipotent qui faisait s'affronter les vilains entre eux pour leur offrir comme récompense ses pouvoirs) y était en fait Namor le Prince des Mers et à travers toutes ces décennies une partie de mon cerveau ne cessait de se demander pourquoi ils avaient choisi Namor pour incarner soudain un sorcier amnésique, ce qui me paraissait être un sommet de révélation arbitraire. Pourquoi le Submariner en Lama ? 
Je devais donc regarder les images sans lire car si le personnage ressemble bien en effet superficiellement au Prince des Mers (y compris ses oreilles de Vulcain), il s'agit en fait d'une allusion politique beaucoup plus étrange comme il est une parodie du Président Gerald Ford (qui venait de remplacer Nixon) dans une Terre parallèle. Avec le décalage d'un an avec la France, le numéro de la traduction sortit donc quand Ford était en train de perdre les élections face à Carter au mois de novembre (mais le lecteur que j'étais alors - je crois ne pas l'avoir lu avant 1980 - n'aurais pas vu l'allusion à la politique américaine qui allait assez loin dans les détails comme un des ennemis de Ford y est Rockefeller, le chef des Républicains modérés qui vont disparaître sous Reagan). L'histoire de tout cet arc avec le Lama Noir est considéré comme raté aujourd'hui mais je me souviens que j'avais adoré le fait qu'Iron Man passait son temps à voir ses adversaires se battre entre eux au lieu de seulement l'affronter. 

jeudi 15 octobre 2020

The 'mystique' of Socialism is the idea of equality


Longtemps j'ai voulu résister à Orwell. Je trouvais son ton donneur de leçon et toujours un peu hautain. Seul lui était honnête et écrivait clairement. Tous les autres étaient des menteurs et des hypocrites vains. Il a inventé la Novlangue qui détruit le langage en partie parce qu'il était un Critique qui ne supportait plus tous les jargons des semi-éduqués. Mais "certains sont plus égaux que les autres" m'apparaissait alors comme une parabole un peu lourde et didactique et pas comme une satire si radicale. Le concept de "common decency" me paraissait le plus suspect et superficiel des tours de passe-passe des néo-réacs comme Michéa qui appelait Orwell "anarchiste tory" (expression qu'Orwell ne s'est jamais appliqué à lui-même et qu'il n'a utilisé que pour parler de Swift) - alors que Michéa cherche aussi à vendre sous ce terme populiste ses propres obsessions masculinistes contre certains des aspects égalitaires du "libéralisme" politique. 

Et pendant très longtemps, j'avais une arme secrète contre Orwell, une petite anecdote que j'avais plus ou moins bien retenue. C'était vers 2004-2005, je crois et j'ai dû en parler à l'époque sur un ancien blog aujourd'hui effacé. J'avais lu un article ironique qui se moquait de lui et racontait qu'il avait un jour invité un ouvrier ou un syndicaliste pour qui il avait un certain respect mais qu'ensuite il avait été horrifié en voyant que l'ouvrier était venu sans cravate

Je ne sais pas pourquoi cette histoire de cravate m'avait frappé pendant tant d'années. Je me racontais souvent cela comme la preuve ultime que Blair ne pouvait être lui-même qu'un hypocrite vaniteux et aliéné à sa conscience de classe de la moyenne ou haute bourgeoisie en tant qu'ancien élève d'Eton. 

J'ai très souvent passé beaucoup trop d'heures pour retrouver cette anecdote (peut-être parce que la perte de mes anciens blogs me fait toujours craindre de perdre mon identité) et aujourd'hui après 15 ans à re-raconter sans cesse cette anecdote que je croyais être une arme invincible et croustillante, je dois renoncer. 

Soit j'ai mal lu l'anecdote d'origine et m'en souviens mal (ma mémoire confabule beaucoup), soit elle n'était pas racontée très honnêtement dans ma première source. 

Les textes que j'ai lus depuis (S. Wadhams, Remembering Orwell et d'autres) montrent une version très différente. Blair avait été clochard et vraiment "dans la Dèche" (Down & Out in Paris & London, 1933 - il justifiait son pseudonyme pour que la famille Blair ne se sente pas culpabilisée par cette période de quasi-mendicité). Il avait une conscience aiguë des différences sociales dans les vêtements et se moquait du fait que les ouvriers imitent parfois les moeurs de la moyenne bourgeoisie même quand ils voulaient la critiquer. Il portait au contraire une tenue excentrique qui affichait une sorte de reconstitution d'un fonctionnalisme ouvrier qui choquait beaucoup dans les années 30, au grand plaisir d'Orwell, qui avait un petit côté enfant provocateur. 

Mais pour une raison mystérieuse, toute cette rebellion punk s'estompait pour le rituel du dîner du soir où il redevenait soudain très formaliste (chemise blanche et cravate noire obligatoires). 

La source probable de l'anecdote est cet ouvrier, Jock Branthwaite (qu'on nomme dans certaines sources Jack Braithwaite), qui était un ami d'Orwell en Catalogne. C'est lui qui raconte qu'il ne comprenait pas pourquoi Orwell exigeait de lui d'avoir aussi un tel accoutrement alors qu'il ne possédait rien de tel. Mais il ajoute aussi qu'il n'avait jamais vu de snobisme chez Orwell. Et je pense que quels que soient ses défauts, j'avais complètement tort de vouloir à tout prix le réduire à cela. 

L'ancien élève d'Eton a dit à quel point il avait dû s'arracher au snobisme de son éducation. Il a aussi critiqué le kitsch de l'ouvriérisme abstrait et naïf, de la gauche bourgeoise qui idéalise d'autant plus l'ouvrier qu'ils ne le fréquentent pas. Orwell n'est pas resté très longtemps dans la mine de charbon du Lancashire et n'est pas toujours enthousiasmé par ses rencontres autour de Manchester mais il a pu connaître plusieurs classes sociales. Certes, il a un côté autoritaire insupportable (il pratiquait des châtiments corporels violents aussi bien comme policier à Rangoon que comme instituteur à Londres) et la fin de son oeuvre si brève n'évite pas un sentimentalisme patriotique d'éloge de tout ce qui serait authentiquement britannique. Le chemin de crête est difficile à tenir entre les réacs et le ressentiment d'une "gauche" ou d'un "progressisme" qui tiennent d'un réflexe mais Orwell ne mérite assurément pas toute cette récupération que continuent de faire les réacs. 

vendredi 11 septembre 2020

Un peu de stoïcisme

Par Neil Cicierega (Lemon Demon)

dimanche 12 avril 2020

8 ans sur Twitter


Cela fait maintenant 8 ans que j'ai créé mon compte Twitter et je dois reconnaître que ce petit outil a joué un rôle un peu envahissant et donc pas toujours très positif. Je lisais bien plus la presse directement avant de suivre les chambres d'écho de Twitter par exemple. C'est devenu une mauvaise habitude que de prendre un réseau social comme principal "filtre" d'information et je le regrette. Twitter fonctionne par un effet d'amplification où on est tous poussés à parler des mêmes choses. Au lieu d'indiquer les tendances (trending topics) des sujets des autres, on aimerait presque un push sur des types de sujets moins abordés ou au moins en évitant les répétitions.

Alors que je croyais mon ton relativement diplomatique et peu trollesque, j'ai été "bloqué" par de nombreuses personnes, dont un ancien Ministre de l'éducation nationale et ex-spécialiste de Fichte devenu escroc médiatique (oui, le "philosophe" qui dit que les maths ne servent à rien), et une personne trans parce que je disais que j'aimais bien Father Ted, Black Books et IT Crowd (certes, l'auteur irlandais de ces comédies est devenu un TERF un peu obsessionnel il est vrai).

Je faisais environ 30 notes par mois sur ce Blog avant Twitter et plutôt 4 par mois depuis, en partie parce que ce "micro-blogging" a rendu inutiles beaucoup de liens. En gros, la politique (ou l'actualité en général) a migré sur Twitter et le blog s'est encore plus concentré qu'avant sur les rares sujets où je pense avoir un peu de compétence, Comics & jeu de rôle (ou parfois un peu de mythologie).

Add. Le philosophe et informaticien Enrico Panai fait remarquer dans cette interview sur notre saturation d'information que la forme lapidaire de Gazouillis contraint à un contenu soit ironique soit insultant.

Media theorist and cultural critic Neil Postman argues in his prophetic book Amusing Ourselves to Death (1985), that TV had habituated us to visual entertainment “measured out in spoonfuls of time". Has information twisted itself to accommodate spectacle? 
Twitter is the most visible example of how Postman's prophecy was correct. At the beginning, with only 140 characters in his Tweets it was not possible to develop a speech, but only to use irony. Unfortunately, not everyone knew how to use humour, so the other side of the coin was insult and hatred.
One could think of updating the title in Amusing (and offending) Ourselves to Death.

Un des effets pervers est en effet non pas seulement le circuit de la récompense par le Like mais l'habitude à l'Indignation immédiate où souvent on ne prend plus la peine de vérifier si le tweet est un faux ou s'il peut y avoir une explication ou justification raisonnable. Et oui, je n'ai pas pris assez de précaution et j'ai déjà re-tweeté sans lire tout l'article et en me contentant du titre. Les médias sont déformés par le "hameçon à clic" (aussi appelé plus vulgairement "putaclic").