jeudi 22 janvier 2026
mercredi 21 janvier 2026
Mon classique du mercredi : Malone meurt, de Beckett
Malone meurt est le premier roman de Beckett que j’ai lu – à moins que ce ne soit Mercier et Camier ; mais je crois bien que c’était Malone meurt. J’étais encore au lycée. Je l’avais acheté chez Brunel, la librairie des Mureaux ; c’est l’exemplaire que j’ai encore entre les mains. L’achevé d’imprimé est de 1969. Je ne l’ai pas commandé, il faisait partie du fonds de la librairie – depuis pas mal d’années ; je ne suis pas si vieux quand même. Mais c’était une époque où les librairies pouvaient se permettre d’avoir un fonds, bien plus important qu’aujourd’hui : il y avait moins de titres. J’ai lu Malone meurt et ça a été la première vraie rencontre avec un livre, avec le livre. C’était ça, déjà, que j’aurais voulu écrire.
mardi 20 janvier 2026
diaporama.zip ou la dépeinture poétique
Que je doive me trouver loin de là le lendemain aux aurores ne m’empêchera pas de me rendre mardi soir prochain à la librairie l’Atelier, 2 bis rue du Jourdain dans le 20e, qui accueillent les éditions Quartett et deux de leurs autrices, Charlène Dinhut et Jessica Quiry dont les livres, respectivement Plak et diaporama(.zip), paraissent en ce moment dans la collection Prose libre. Il se trouve en effet que j’ai eu le plaisir de préfacer le second (ce qui ne m’empêche d’être actuellement plongé dans la lecture de l’autre).
Ne soyons pas chiche ; voici pour les amateurs de préfaces ce que j’ai écrit en ouverture à diaporama.zip :
Diaporama.zip ou la dépeinture poétique
Peut-être faudrait-il, pour bien faire cette préface, ne pas l’écrire. Peut-être faudrait-il, pour mieux faire, la peindre. Ainsi, peut-être, « On verrait autrement » (comme dit le zip liminaire). Car, Jessica Quiry l’annonce en avant-propos, les poèmes qu’on va lire sont inspirés d’œuvres qui ne sont pas dévoilées : c’est une invitation à visiter un musée dont les tableaux sont dissimulés plutôt que protégés derrière d’opaques rideaux. Invitation à réinventer, à repeindre ce qu’a vu l’exclusive regardeuse.
Jessica Quiry donne ainsi une forme poétique à ce qu’Umberto Eco appelle l’« ekphrasis occulte », laquelle se présente selon lui « comme un dispositif verbal destiné à évoquer dans l’esprit du lecteur une vision, la plus précise possible ». Il précise encore : « Dans une ekphrasis occulte, on part du double principe que si le lecteur naïf ne connaît pas l’œuvre visuelle dont s’inspire l’auteur, il doit pouvoir en quelque sorte la découvrir en imagination, comme s’il la voyait pour la première fois ; mais aussi que si le lecteur cultivé a déjà vu l’œuvre visuelle inspiratrice, le discours verbal doit être en mesure de la lui faire reconnaître ». Les ekphrasis occultes de Jessica Quiry, qui sont aussi des poèmes, peuvent-elles avoir cette précision dont parle Eco ?
« Une fermeture éclair dont le curseur et la tirette ont freiné l’allure
On y décèle quelques lueurs pas tout à fait au milieu
De chaque côté des raies beiges dorées
qui dansent un peu
Et derrière l’infime béance XL taillé en V
un dessous sage aux motifs blanc losange »
Le lecteur est ce regardeur aveugle à qui Jessica Quiry offre ses poèmes que je qualifierais volontiers d’alternatifs, en référence à cette pratique qui se développe sur certains réseaux sociaux inclusifs et qui invite à proposer un texte dit « alternatif » à l’image postée, à l’intention et l’attention des « personnes ayant des problèmes de vue ». Faute de vue, la poète nous propose une vision, la sienne, laquelle va en provoquer une autre, la nôtre. Ce regardeur aveugle que nous sommes doit-il pour autant être « cultivé », comme celui évoqué par Umberto Eco ? Il peut l’être (un peu) : « Nikitinguely » par exemple semble un titre transparent, de même qu’« IKB », d’autant plus l’International Klein Blue est mentionné en toutes lettres dans le corps du poème ainsi intitulé. (C’est le poème lui-même sans aucun doute qui me souffle l’emploi du mot « corps » : « Puis je sentis sur mon corps / des traces bleues encore fraîches / Sur les seins les cuisses les fesses / La femme-pinceau c’est moi m’écriais-je » Et c’est là que je me dis que je ferais pour ma part un pinceau assez différent de Jessica Quiry et que ce « je », qui s’impose progressivement tandis que le livre avance au fil du diaporama, ne propose qu’une vision singulière qui en invite d’autres. On lit encore, un peu plus loin, également en toutes lettres, « Picasso » à la page 47 ; mais Picasso ici est transformé en son : « J’entends le chant des galets les sirènes brailler / le frappement des pinceaux de Picasso » – car « Picasso » en effet, vous n’êtes pas sans l’avoir remarqué, commence et se termine, au moins à l’oreille française, comme son outil symbolique. Picasso s’écoute quand on ne peut le voir.
Il y a quelque chose comme un ping-pong entre ce que l’artiste a peint et ce que le poème de Jessica Quiry dépeint – et dé-peint : on pourrait qualifier de dépeinture ce projet qui fait de la peinture des mots dans un livre, lequel livre peut être lu comme une incitation à peindre en retour, au moins par l’esprit, ce qu’on vient de lire, avec la certitude d’aboutir à tout autre chose que l’œuvre de départ, puisque à chaque regard, chaque lecture, se rajoute une subjectivité singulière et nouvelle, dans un infini partage.
lundi 19 janvier 2026
Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 95
Messerschmied, au volant de sa voiture, allait chez Brunnen lorsqu’un policier armé d’un sifflet lui fit signe de s’arrêter. Il s’agissait juste d’un contrôle d’alcoolémie, mais cela suffit à provoquer la fureur de Messerschmied : ses nerfs, il avait du mal à bien vouloir l’admettre, étaient à cran. Il tenta de faire sentir à ce fonctionnaire de police à quel point il était pressé, mais comment parvenir à ce que quiconque autre que lui-même comprenne que la mission dont Messerschmied était investi – la signature du contrat – était essentielle ? Sans doute se montra-t-il involontairement grossier, car le policier devint de plus en plus intraitable et injonctif et il fallut bien, au bout du compte, que Messerschmied s’exécutât. Sa nervosité cependant lui faisait perdre le contrôle de son propre corps ; il avait beau s’évertuer, il ne parvenait à rien, et pendant ce temps l’heure du rendez-vous approchait, arrivait, serait bien dépassée ; l’occasion de signer le contrat serait une nouvelle fois perdue, gâchée, et ce avant même que Messerschmied n’arrive chez Brunnen ; ce serait bien la preuve que la faute lui incombait, à lui seul, Messerschmied ; ni Monsieur Schlehe ni n’importe qui d’autre chez Brunnen n’y était pour quoi que ce soit. Messerschmied était perdu, il soufflait, soufflait en vain sur les injonctions du policier, au point que la tête lui tournait et qu’il vit soudain, si réel qu’il aurait cru pouvoir le toucher, un animal énorme et monstrueux, d’une couleur aberrante ; ça ne faisait aucun doute, Messerschmied était en train de perdre la raison ; d’ailleurs il se mit à crier et à se débattre tandis que deux autres policiers, sortis d’on ne sait où, à moins que ce ne fussent des infirmiers, lui saisissaient fermement les bras et tentaient de le maîtriser.
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samedi 17 janvier 2026
Souvenirs de ma mère, 30 (les Singes rouges) : Martinique, 1937
Changer son prénom
Elle avait changé de pays. Elle avait presque changé de famille. Et puis elle a changé de prénom. Ou plutôt : on a changé son prénom. Sans lui demander son avis.
Tante Éméla, la sœur de sa mère, trouvait que c’était trop « dur », comme prénom, Olga. Elle a estimé que ce serait mieux qu’on l’appelle par son deuxième prénom : Marie-Thérèse. Elle était comme ça, la tante, elle décidait pour sa sœur. Ou plutôt : c’est comme ça que c’était, entre les deux sœurs. Alors dès son arrivée en Martinique, tout le monde l’a appelée Marie-Thérèse, puisque c’est sous ce prénom qu’elle a été présentée. Même à l’école, elle a été inscrite sous le prénom de Marie-Thérèse.
Des années plus tard, de longues années plus tard, il a assisté à ce changement de prénom quand elle traversait l’océan. Et souvent il était prononcé avec plein d’affection, c’est sans doute pour ça qu’elle laissait dire. C’est resté son prénom d’Outre-Mer.
Ça ne lui plaisait pas mais elle n’avait que sept ou huit ans. Et on ne consultait pas les enfants, même sur ce qui les concernait directement.
Tante Éméla d’ailleurs ne s’appelait pas non plus Éméla. C’était un prénom inventé. Il croit que sur son état-civil elle s’appelait Marie-Victoire. Et sa grand-mère, qu’il a toujours entendu appeler « Tante Virgina » par les cousins de sa mère, ne s’appelait pas Virgina non plus, comme il l’a longtemps cru. Et il a eu bien du mal à retenir que son vrai prénom était en réalité Marie-Agnès.
Lui, tout le monde l’a toujours appelé « Philippe ». C’est à la fois son prénom officiel et son prénom usuel. N’empêche, parfois il a du mal à réprimer un petit sursaut de surprise quand on l’appelle « Philippe ». Il croit entendre les guillemets.
Se servir d’un autre prénom que le prénom officiel, c’était courant à l’époque. Il semblerait que ce soit un héritage inconscient de pratiques magiques ; on pourrait jeter un sort grâce au prénom, le quimbois est resté vivace longtemps aux Antilles. Mais il n’a jamais été question de ça devant elle.
vendredi 16 janvier 2026
ils se sont progressivement effacés
Une page de la Marchande d’oublies, de Pierre Jourde, que je suis en train de lire : « … et leur mort, en parachevant leur vie, les a fait devenir enfin pleinement eux-mêmes, c’est-à-dire rien. »
jeudi 15 janvier 2026
mercredi 14 janvier 2026
Mon classique du mercredi : l’Emanglom, de Michaux
Michaux a dû faire irruption au début de la vingtaine. Le premier livre que j’ai acheté, je crois bien que c’est celui que j’ai dans les mains : la Nuit remue. Ses notes de zoologie imaginaire m’ont tout de suite retenu, notamment ce fameux Emanglom.
mardi 13 janvier 2026
« Je suis écrivain. » (Écrire et publier ou pas)
Un extrait d’un projet abandonné, qui dit quand même un peu ce que je pense de l’auteur :
« Écrivain » est peut-être un métier, je ne sais pas ; en tout cas ce n’est pas le mien.
Ou alors. Comme j’admets que la publication de ce que j’écris soit conditionnée par des considérations marchandes, je suis « écrivain » quand je publie (puisque je publie). Comme les considérations marchandes ne peuvent pas m’empêcher d’écrire ce qu’il me semble devoir écrire, je ne suis pas « écrivain » quand je ne publie pas ce que j’écris.
Kafka est devenu écrivain surtout après sa mort. De son vivant, il écrivait.
Par ailleurs, la phrase « je suis écrivain » (que j’entends, que je lis souvent) me paraît du plus haut ridicule. De même, je bannirais volontiers le mot auteur de mon vocabulaire – je reconnais à son féminin autrice le mérite de souligner à quel point les deux, auteur et autrice, sont ridicules à égalité. Le texte, quand il est bon, me paraît bien plus « auteur » (je reconnais son autorité) que la personne qui l’a écrit, qui n’est jamais qu’une personne. J’écris, tout simplement. Et je publie, ou pas.
lundi 12 janvier 2026
Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 94
C’était donc la faute de Messerschmied et il n’avait à s’en prendre qu’à lui-même. Il ne faisait pas ce qu’il fallait pour que le contrat fût signé. Quelque chose en lui l’empêchait d’adopter le comportement normal, ordinaire, nécessaire à la signature du contrat. C’est pour ça qu’il fallait que Messerschmied retournât chez Brunnen ; il devait y retourner jusqu’à ce que le contrat fût signé. Il devait y retourner et il y retourna. Il était tenaillé par l’angoisse mais il y retourna en essayant de ne rien montrer. Il fut comme d’habitude accueilli par Monsieur Schlehe qu’il suivit jusqu’au salon de réception. Il lui semblait qu’il faisait illusion ; Monsieur Schlehe ne semblait pas avoir conscience de l’état d’esprit de Messerschmied. C’était d’ailleurs bien plus qu’un état d’esprit : c’était une sensation physique qui lui serrait tout le thorax. Messerschmied était assis, penché sur le contrat ; en face de lui Monsieur Schlehe attendait, peut-être était-il dans un état comparable, Messerschmied n’aurait pu le dire, il ne parvenait plus à regarder Monsieur Schlehe, il n’y parvenait plus au point que, d’un coup, son corps fut paralysé par la douleur ; c’était comme si des griffes acérées s’étaient enfoncées dans la chair de son dos, au point que Messerschmied ne pouvait plus bouger, n’osait même plus pousser un cri.
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dimanche 11 janvier 2026
Souvenirs de ma mère, 29 (les Singes rouges) : Martinique, 1937
Se faire ses nattes toute seule
Dès leur arrivée, ses parents sont partis tous les deux. A l’Anse Noire. Deux semaines, peut-être. C’était peut-être deux semaines, ça n’était peut-être que deux semaines mais ça lui a paru une éternité. Ils l’avaient laissée à la famille. A sa famille.
Sa famille, c’étaient des inconnus.
Quand elle est rentrée de l’école, on lui a dit qu’ils étaient partis en vacances. Elle n’a pas compris. Elle s’est sentie abandonnée.
C’était sa grand-mère qui la coiffait. Ses cheveux, c’était une « tignasse », une « paillasse » ; c’était du « crin », du « foin ». Elle insiste sur chaque mot. Il sent les cheveux tirés rien qu’à son ton. Ce sont des mots qui tirent les cheveux.
Il se dit que la grand-mère n’était pas habituée : elle était, elle est restée sa seule petite-fille ; sa tante n’avait que deux garçons. Les garçons ça devait être tête coco sec à cette époque. Elle était sa seule petite-fille.
Il se relit. C’est bien de lui, ça, cette façon de trouver des excuses.
Même Mane, son cousin germain de son âge, celui avec lequel elle a passé le plus clair du reste de son enfance, même lui, il disait qu’elle avait une drôle de couleur. Il la trouvait verdâtre.
On fait, on faisait beaucoup de réflexions sur le physique, aux Antilles. Sur la couleur, sur les cheveux. Même lui, il s’en souvient. C’était comme ça.
S’il y pense, encore aujourd’hui, sa couleur est une question.
Elle a décidé de se peigner et de se faire ses nattes toute seule. Elle a appris à se débrouiller toute seule définitivement. Elle n’avait que huit ans.
vendredi 9 janvier 2026
court toujours (337)
L’homme et le lampyre sont deux espèces dont l’évolution peut être qualifiée de néoténique. En dehors de ça (et de leur goût commun pour les escargots), c’est un de leurs rares points communs : seul le lampyre est naturellement lumineux.
jeudi 8 janvier 2026
mercredi 7 janvier 2026
Mon classique du mercredi : le Sous-sol, de Dostoïevski
Je triche : je n’ai pas encore ou plutôt toujours pas lu le Sous-sol – il m’attend derrière moi, mais dans une autre traduction. C’est le tout premier texte que j’ai dit sur scène, au lycée – je dis « sur scène » mais je commençais dans la salle, au milieu du public. Et c’était mon professeur de l’époque qui mettait en scène ce spectacle : elle s’en souvient encore, ma chère Danielle, c’est elle-même qui l’évoque dans l’entretien publié à la suite de Face à rien, tout récemment, au Facteur Galop. Ça commençait comme ça.
Et sous la vidéo, une photo d’époque, prise lors d’une répétition.
mardi 6 janvier 2026
Bravo Bravo
Cette fin de 2025 m’aura vu lire notamment les deux derniers tomes de l’Espoir malgré tout, d’Émile Bravo. C’est Spirou (et Fantasio, et Spip) avant Spirou : pendant la guerre. C’est merveilleux de justesse. De justesse historique sans doute aussi (je ne suis pas spécialiste), de justesse humaine à coup sûr. Un mélange de courage naturel et de candeur chez Spirou qui, sans vraiment tout comprendre tout de suite de ce qui se passe autour de lui (ce n’est qu’un adolescent), sait d’instinct quelle décision est la plus juste – il y a là un remarquable travail, discret, sur le point de vue narratif : l’histoire aurait été toute autre si Bravo avait choisi Fantasio comme personnage focal. L’évolution, aussi, des personnages, au fil du temps. La profondeur des personnages secondaires – qui ne le sont pas. Le dessin, une ligne claire résolument rétro, est efficace et beau. Une grande réussite, d’autant plus qu’elle est lisible par tout le monde. Il ne me reste plus qu’à acquérir le Journal d’un ingénu, qui précède toute la série, et je relirai les cinq albums dans la foulée.
lundi 5 janvier 2026
Le Contrat, par Franquin et Kafka, épisode 93
Messerschmied cependant ne tarda pas, cette fois encore, à retourner chez Brunnen. À chaque fois, il s’était laissé arrêter par… il n’aurait su dire par quoi, pour peu qu’il se fût honnêtement posé la question. Rien, en réalité, si l’on considérait les choses avec un tant soit peu de sérieux, absolument rien ne s’opposait à la signature du contrat avec les établissements Brunnen, puisque les deux parties, Brunnen d’un côté, Messerschmied de l’autre, étaient d’accord sur les termes dudit contrat et sur la pertinence de sa signature. Par quoi donc cette signature avait-elle donc été empêchée jusque-là ? C’était impossible à dire. Plutôt : c’était impossible à concevoir. Messerschmied, fort de cette conviction – mais était-ce à proprement parler une conviction ? – sortit de l’ascenseur, non sans une certaine méfiance, dont il ne parvenait à se défaire. Il croisa dans le couloir un individu qui manqua de le percuter. Du moins fut-ce l’impression de Messerschmied car l’individu, de son côté, se contenta d’un salut familier à l’adresse de Messerschmied. Messerschmied n’avait pas repris son chemin que le même individu, repassant en sens inverse à une vitesse proprement déraisonnable, le frôla de nouveau. Il paraissait parfaitement sûr de lui, contrôlant une situation qui paraissait au contraire éminemment dangereuse à Messerschmied, lequel, échaudé par ses précédentes expériences, fit demi-tour. Mais faire demi-tour, en l’occurrence, c’était renoncer à la signature du contrat. Renoncer à la signature du contrat ? Et pourquoi ? Parce qu’un individu pressé l’avait par deux fois effleuré dans le couloir, sans du tout le heurter comme le craignait Messerschmied ? C’était ridicule. Ridicule et honteux : Messerschmied n’était pas homme à renoncer pour d’aussi oiseuses supputations. Aussi fit-il sur-le-champ demi-tour, un demi-tour un peu brutal peut-être, un demi-tour peut-être certes trop imprévisible.
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dimanche 4 janvier 2026
samedi 3 janvier 2026
Souvenirs de ma mère, 28 (les Singes rouges) : Fort-de-France, 1937 ; Paris, 1963
Ressembler à son grand-père
Peut-être, se dit-elle a posteriori, peut-être était-ce une manière de dire que cette famille inconnue n’était « pas terrible ». « Pas terrible », ce sont ses mots.
Toute la famille, c’était la famille de sa mère. Omniprésente. Celle de son père, c’est comme s’il n’en avait pas. Il en avait une, mais c’est comme s’il n’en avait pas. Il avait coupé les ponts avec elle depuis longtemps, il avait même mis pour un temps une mer entre elle et lui. Il n’y a pas de ponts sur la mer. Et il ne parlait jamais de sa famille. Ça ne l’intéressait pas. C’est pour ça qu’elle sait très peu de choses sur la famille de son père.
Il paraît que quand il est né, il ressemblait à son grand-père maternel. Et puis c’est passé.
Il faut dire que ce n’est pas facile de bien voir les ressemblances. Son grand-père avait le visage, notamment le nez, écrasé par un coup de pied de cheval qu’il avait reçu en pleine face. Sa mère n’a jamais vu autrement le visage de son père.
Sa mère lui a raconté que quand il est né, la sage-femme, qui était africaine, s’est écriée en le voyant « c’est un petit enfant de couleur ! » Elle était toute gênée, elle avait pris la mère pour une blanche et elle avait vu le père, blanc pour de vrai. Sa mère a ri et lui a dit ses origines.
Il se demande à quoi la sage-femme africaine a vu qu’il était « de couleur ». Apparemment il était typé. Il se demande si ce n’est pas à la couleur de son sexe.
Son grand-père, à qui durant quelques jours il aurait ressemblé, avait la peau nettement plus foncée que sa grand-mère. En dehors de ça, il sait très peu de choses sur son grand-père. Il sait très peu de choses sur ses grands-pères. Il sait que les pères ont manqué à ses parents. En dehors de ça, il sait très peu de choses.
vendredi 2 janvier 2026
Evolution de l’euphémisme
Goûtez notre suprême de volaille. Prenez en dessert une des pâtisseries issues de notre laboratoire – voire de notre atelier, c’est selon. Faites emballer vos paquets cadeaux au studio emballage.
Les euphémismes nouveaux ne servent plus à atténuer une réalité trop dure ; ils sont là juste pour nous rendre la vie encore un peu plus désirable qu’elle n’est déjà. Car c’est fini : il n’y a plus dans ce monde de réalité trop dure.
samedi 27 décembre 2025
Souvenirs de ma mère, les Singes rouges
A Noël, l’oncle André, le mari de tante Éméla, préparait plein de bonnes choses. Il avait été cuisinier à Boston et c’était toujours lui qui cuisinait quand il recevait. Il tuait le cochon, il préparait le boudin. Avec Marcel, elle restait dans le coin pour grappiller des bouts de boudin ; son oncle n’était pas chiche sur la nourriture. Mane ne pouvait pas en manger autant, ça le rendait malade. Tonton André faisait aussi des petits pâtés salés, et aussi du jambon glacé, roulé dans le sucre et passé au fer chaud.


