Dans l’arrière-boutique des ship managers
Dans l’arrière-boutique des anthropologues
« J’arrive à faire face à à peu près tout »
« Le respect de la diversité n’est pas une donnée française »
Une audience à la Cour nationale du droit d’asile
Grothendieck mon trésor (national)
« Bonjour à
tous. En équilibre sur la barre du seuil de pauvreté, je ne
parviens pas à vivre décemment malgré mon emploi. La politique
menée par monsieur Sarkozy ne va pas favoriser l’augmentation de mon
salaire, aussi j’ai décidé de me lancer dans le grand banditisme,
comme d’autres dans la peinture ». Au
Tigre,
même si nous réprouvons par principe toute activité illégale,
nous avons le cœur sur la main. Aussi avons-nous pris au sérieux
cette requête laissée sur un forum par un internaute désespéré.
Et décidé de vous donner un petit coup de pouce dans votre nouvelle
carrière, ô vous, braqueur en devenir - en restant toutefois sur un
terrain bien connu : notre marchand de journaux. Si
depuis quelques années, des titres aussi doucement évocateurs que
Guns
& Calibres ou
Fire
ont disparu des kiosques, une poignée de magazines spécialisés
dans les armes à feu parviennent encore à vivoter.
Facilement identifiables, leurs couvertures arborent
un pistolet rutilant entouré de quelques cartouches, ou un militaire
cagoulé brandissant un fusil d’assaut. Cette presse de niche
s’adresse en priorité aux tireurs du dimanche (les magazines
Action,
armes et tir et
Cibles)
et aux collectionneurs d’armes (La
gazette des armes).
Parfois issus des mêmes groupes de presse, quelques titres destinés
aux professionnels de la sécurité (Commando
Magazine, ProSécurité, PolicePro)
achèvent d’occuper le créneau. Que
l’on ne s’y trompe pas, nous ne sommes pas ici dans le monde de
la chasse et des doudounes vertes matelassées. Et presque plus dans
celui du tir sportif. Nous sommes ici au royaume des armes. Des guns.
Des
flingues.
Des
pétards.
Bref,
on n’est pas là pour rigoler. L’effet visuel de cette pile de
magazines que vous ramenez chez vous est saisissant. Pistolets
semi-automatiques, kalachnikovs bridées ou couteaux de combat sur
papier glacé. Feuilletez négligemment l’un de ces titres dans un
lieu public (au choix : lieu de travail, métro, salle d’attente
de votre médecin), et déjà les regards inquiets et dubitatifs se
porteront sur vous. Des pages entières de tests comparatifs et de
bancs d’essai s’offrent à vous, lecteur avide. La mécanique en
est bien huilée : 1)
Eveil de votre curiosité : « le
lancement de ce nouveau modèle était particulièrement attendu »,
« beaucoup
de fabricants s’y sont déjà cassé le nez ».
2)
Récit d’exploits afin d’aiguiser votre désir : grâce à
sa puissance « sauvage »
et « monstrueuse »,
ce
Smith & Wesson 500, pourtant courtaud, « peut
abattre d’une seule balle un buffle ou un grizzly à une distance
supérieure à cinquante mètres ».
3)
Eloge des qualités plastiques et techniques de l’engin :
« malgré
ses dimensions, l’arme est belle »,
« ce
type de chargeur a toujours fait rêver ou fantasmer les tireurs du
monde entier ».
4)
Moment décisif de la prise en main : « la
queue de détente bien galbée procure un contact agréable ».
5)
Climax :
« cette
carabine peut tirer les trente coups de son chargeur en un temps
record ».
6)
Et,
enfin, conclusion libératrice : « cette
carabine nous a littéralement conquis !
» Quelques
pages plus loin, un expert américain - gage de crédibilité -
vous glisse que lui ne se séparerait pour rien au monde de son fusil
à pompe à canon court : « juste
au cas où... », car
dans son pays n’importe quel déplacement ou intempérie peut se
transformer en « cauchemar
de survie ».
Ailleurs, on vous concède que les couteaux de combats «
ne sont pas uniquement destinés à trucider votre adversaire »,
et peuvent aussi, il ne faut pas l’oublier, servir à «
ouvrir des boîtes de conserves ».
Vous vous amusez de toutes les nouveautés, parfois drôlement
inventives. Il faut dire que le marché des armes est en pleine
effervescence, dopé par l’effet Obama - non pas l’espoir de paix
et de réforme sociale, mais plutôt l’envolée des ventes par
crainte d’un durcissement à venir de la législation américaine.
La trouvaille qui a fait fureur au récent Salon des armes de sport
et de loisirs de Las Vegas est le stylo « tactique » -
simple stylo que son corps métallique et oblong et ses extrémités
tranchantes transforment en arme de défense. Le mode d’emploi est
rudimentaire : il vous suffit, au choix, de « planter
la pointe du stylo dans l’œil ou à l’intérieur de l’oreille
de votre adversaire pour le neutraliser. »
Comme le fabriquant pense à tout, le modèle existe également en
rose, « pour
madame ». Mais,
voilà, arrivé à ce stade de votre lecture, vous commencez à être
étourdi. Ivre de données techniques - rainurage, calibre des
munitions, longueur de canon -, de sigles abscons déclinant à
l’infini des modèles qui finissent par devenir totalement
interchangeables dans votre esprit - M&P9, SR9, .45 ACP, CZ-75
BD... -, tout cela devient fastidieux. Dix-neuf clichés d’un même
Smith & Wesson, pris sous tous les angles, n’est-ce pas un peu
excessif ? Arrivé en fin de magazines, vous parcourez d’un
œil distrait les petites annonces : « Vends
étui nazi PP brun Akah. »,
« Vends,
4e
catégorie, 22 Ruger MkII, silencieux intégré Stopson avec 2
chargeurs »...
Quelques publicités parviennent encore à attirer votre regard.
Certaines vous laissent même perplexe - un fusil posé sans
complexes sur une carte de l’Algérie d’avant 1962, une carabine
de safari voisinant insolemment avec une photographie d’éléphant
d’Afrique, espèce pourtant protégée depuis 1989. Vous
reposez vos lectures devant vous... Votre décision est prise :
pour votre usage courant, un simple Glock 35 fera amplement
l’affaire. Gros calibre, structure en polymère et sécurité
éprouvée. Une « fashion
victim »
de plus, diront de vous les puristes. La firme Glock, qui s’offre
le luxe de distribuer en France un magazine promotionnel entièrement
à sa gloire, se vante d’avoir placé le joujou au cinéma entre
les mains de Brad Pitt et Bill Murray. Alors, maintenant, que
faire pour vous procurer l’arme de vos rêves ? Vous
tournez frénétiquement les pages, jusqu’à tomber sur cette
phrase : « le
seul véritable défaut [de] cette enthousiasmante nouveauté
concerne le fait qu’elle soit classée en 4ème
catégorie ». Et
c’est bien-là que le bât blesse, L’achat, la détention, le
transport et l’usage des armes étant en France strictement
réglementés, il vous sera difficile de réaliser votre souhait. Abattu,
vous revenez aux premières pages et parcourez une série d’éditos
remontés, « Mais
quelle mouche les a piqués ? »,
« Salades
d’hiver »...
La révolte gronde dans les pages d’Action
et
de Cibles.
L’Union
Française des Amateurs d’Armes, qui
tient une chronique régulière dans les pages d’Action,
développe de numéro en numéro une position iconoclaste : « le
droit des armes est incontestablement un droit de l’Homme et du
Citoyen, cela a été clairement rappelé par les rédacteurs de la
Déclaration de 1789 ».
Le doute s’instille dans votre esprit : existerait-t-il une
version alternative de cette Déclaration, une version non expurgée
et siglée Parental
Advisory / Explicit Lyrics ?
Cibles
avance des « preuves
scientifiques »
pour rejeter toute corrélation entre la libre circulation des armes
et le taux de criminalité. Action
se réclame des arrêts de la Cour Suprême des Etats-Unis. La figure
tutélaire de feu Charlton Heston, ex-Ben Hur et accessoirement
ancien président de la National
Rifle Association
«
Dieu a créé les hommes, Samuel Colt les a rendu égaux », affirme
le slogan de la Colt’s Manufacturing Company.
Si
la France reste encore aujourd’hui bien rétive aux progrès de
l’égalité au sens de Samuel
Colt,
vous aurez au moins constaté que quelques titres de presse n’ont
pas renoncé à promouvoir cet idéal. Pour votre part, cher
internaute, déçu, vous reconsidérerez sans doute votre position et
songerez sérieusement maintenant à vous lancer dans la peinture.
Cette fois encore, votre marchand de journaux pourra quelque chose
pour vous. Magazines
cités dans cet article : Action
Armes et Tir - Le magazine de tous les tireurs et de toutes les
armes,
bimensuel, 6.50 euros, n°331 et 332 ; Cibles -
Le N°1 des revues d’armes et de tir,
mensuel, 6 euros, n°480 ; Glock Autopistols,
annuel, 8 euros, n°1005 ; Commandos Magazine - Tireurs d’élite
et groupes d’intervention, mensuel, 6 euros, n°2 ;
Pro-Sécurité, mensuel, 6 euros, n°79 ; Police Pro,
bimensuel, 6,50 euros, n°19.
la principale association américaine de lobbying en faveur des
armes à feu - est elle aussi convoquée à l’appui de ces
thèses. Une photographie le montre rageur, brandissant sa Winchester
à bout de bras et le sourcil broussailleux. Au-dessous, cette
légende lapidaire : « la
réglementation n’a eu aucun effet sur ceux qui détiennent les
armes de manière illégale ».