Marie-Lou Carpentier, journaliste chez Elle – Si vous pouviez partir en vacances avec un écrivain, qui choisiriez-vous ?
Dorham – Et bien ! Une terrible chose que le hasard. Une question bien offensive pour commencer, je me demande s’il ne serait pas judicieux que je commande sans plus attendre au barman un gin tonic - au diable les horaires et les convenances - afin de me donner du courage parce que je subodore qu’il m’en faudra pour vous affronter, sans grand risque de sortir vainqueur.
M.L. – C’est ainsi que vous voyez les choses ? Comme un affrontement ?
D. – Peut-être devrais-je plutôt répondre à votre première question avant celle-ci. Qu’en pensez-vous ?
M.L. – Comme bon vous semble. Attendez (elle fouille dans son sac, en sort un petit appareil noir, appuie sur un de ses boutons), voilà, le dictaphone vous écoute. Rien ne pourra nous échapper.
D. – Je ne sais qui je choisirais Marie-Lou. Serait-ce si amusant de partir en vacances avec un écrivain célèbre ? Faut-il qu’il soit vivant, Marie-Lou ?
M.L. – Vous êtes déjà parti en vacances avec un mort ?
D. – Non, vous avez raison, je suis bien stupide. J’en reviens à ma première question, alors ? Que gagnerais-je à partir en vacances avec un écrivain ? Les écrivains ont beaucoup de choses à écrire, mais c’est bien souvent parce qu’ils n’ont rien à dire. Ils sont souvent assommants, tristes et leur hygiène est très souvent douteuse. Mais il me faut choisir, je suppose, comme je vous vois, je devine que vous ne me laisserez aucune échappatoire. Et bien, je suppose que s’il me fallait choisir…de partir en vacances avec un écrivain célèbre…plutôt qu’avec vous… (Marie-Lou sourit de toutes ses dents) Je suppose que je choisirais David Lodge.
M.L. – David Lodge…
D. – J’aime bien ce type. Je n’ai pas lu grand-chose de lui. Thérapie, que j’avais trouvé très jouissif lors de la lecture, mais qui, je dois l’avouer, ne m’a presque rien laissé. Jeux de Maux, roman d’une cruauté remarquable qui raconte par le menu détail les péripéties de couples catholiques dans les années 50, 60. Et puis Hors de l’Abri, roman très autobiographique qui commence en plein blitz de Londres. Une merveilleuse chose que ce livre, sur l'enfance, l'adolescence, les premiers émois amoureux, la difficulté de devenir un homme, un très beau roman qui fait pleurer et rire, parfois en même temps. Magnifiquement écrit, ce qui ne gache rien.
M.L. – Vous partiriez en vacances avec un écrivain dont vous n’avez lu que trois livres ?
D. – J’ai aussi lu L’Auteur ! L’Auteur ! Un roman biographique sur un autre écrivain : Henry James. (Elle fait une moue d'impatience) C’est ce roman qui est décisif en ce qui me concerne. Pas seulement pour ses qualités d’érudition, réelles, mais plutôt parce qu’il donne des indications sur la personnalité de Lodge. Une personnalité multiple. Il y a quelque chose de très différent dans ce roman. Différent de ce que j'avais lu auparavant. David Lodge est un écrivain moqueur. Acide. Qui aime manier l’ironie. Son humour est très anglais, vous comprenez, plein d’autodérision, de philosophie. Dans Jeux de Maux, il y avait quelque chose de très cruel, une absence de retenue, une volonté de dissection, scientifique, très violente en fait. On retrouve cela, dans une moindre mesure, dans Thérapie. Dans L’Auteur ! L’Auteur !, cette cruauté parfaitement dosée a totalement disparu. L’ironie y est douce. Crémeuse. Tout y est subtilement esquissé. La personnalité de James nécessitait sans aucun doute cette approche, cette délicatesse. Il fallait cela pour aborder son choix de l’asexualité. Les sentiments très forts et très contradictoires que lui inspire l’absence d’une réelle reconnaissance. Les petits mensonges qu’il s’est raconté à lui-même pour continuer de vivre et repousser loin de lui cette homosexualité latente qui sommeillait en lui. Son appétit insatiable des choses mondaines malgré son intention déclarée de se consacrer essentiellement à la chose littéraire. David Lodge est certainement un homme très drôle, qui n’a pas peur des vérités, mais aussi, et c’est ce qui fait son charme si particulier, un homme éduqué, parfaitement au fait des convenances. Un homme qui sait parfaitement quand être bienveillant et qui sait comment utiliser cette bienveillance à bon escient. Bref, Monsieur Lodge est un anglais parfait.
M.L. – J’adore les anglais et j’adore l’humour anglais.
D. – Moi aussi, Marie-Lou, que de points communs nous nous découvrons en si peu de temps, n'est-ce pas ? Dans L’Auteur ! L’Auteur !, il y a une partie que j’affectionne tout particulièrement. Celle qui traite du fiasco d’une des pièces de Henry James : Guy Domville. J’aime beaucoup en littérature, ce processus qui vise à dilater le temps et à multiplier l’espace. Quelques instants seulement, dans la peau d’une multitude de personnages. Cette impression d’effervescence. De grouillements. L’humanité dans ce qu’elle a de plus… De plus…
M.L. – Humain ?
D. – Oui, tout à fait. Donc, cette troisième partie du roman. On y suit Henry James, bien sûr. A la fin de la deuxième partie, il formule la résolution de se laisser un an pour percer dans le monde du théâtre. Un an, c’est à peu près le temps qui le sépare à cette époque de la première de Guy Domville. Il y a quelque chose de très symbolique dans cet espoir qu’entretint James d’acquérir la reconnaissance du milieu littéraire par le biais du théâtre. Ces romans ne se vendaient pas très bien, vous savez... Et quant à ses nouvelles, elles laissaient froid. Et l’homme en souffrait, bien que ses ambitions littéraires en soi, l’incitaient à produire une littérature qui ne pouvait pas – à l’époque – être celle du plus grand nombre. Dans cette volonté de passer du roman à la forme théâtrale, il y a celle qui consiste à détruire les intermédiaires. Un courage fou, presque déraisonnable, une témérité inconsidérée en fait. Henry James, par ce vecteur, allait au devant du public parce qu’il ne venait pas à lui naturellement. Cette entreprise symbolisait ce pas en avant que nous faisons envers ces personnes rétives dont on souhaiterait capter l’attention, le désir, la considération.
M.L. – Un désir de chair, pour un homme l’ayant refusée toute sa vie…
D. – Tout à fait, Marie-Lou, c’est très juste. Un désir de chair. La chair, chez Henry James, passe par les mots, les applaudissements, les vivas, les félicitations, les articles laudateurs. Nous le suivons donc au théâtre. Refusant d’assister à la première, nous le retrouvons à une représentation d’Un Mari idéal d’Oscar Wilde, l’esprit ailleurs, bien sûr. Nous le voyons tourner en rond, se faire du mauvais sang, Lodge nous plonge dans ses tourments. Et nous suivons aussi les critiques de l’époque : Shaw, Wells en particulier. Et les amis de James qui viennent à la représentation. Et ces gens du poulailler qui le couvriront de quolibets et de sifflets. Parce qu’il s’imaginait, à la sortie de la pièce de Wilde, venir au théâtre, recueillir les applaudissements après avoir entendu ces L’auteur ! L’auteur ! qui les appelait usuellement sur scène. Il les entendit, ces appels, mais ils l’appelèrent pour pouvoir le conspuer. Terrible partie du roman. Terrible vie de l’artiste. Voilà. Voilà pourquoi je choisirais Lodge. Pour toutes ces raisons, la troisième partie de ce roman, cette délicatesse, ces petits traits qui font un ensemble, qui permettent de se forger une idée d’un homme, de ce qu’il fut intimement, sans voyeurisme, sans volonté hypocrite de s’immiscer dans une intimité. C’est un peu désordonné, mais c’est cela, pour cela que je choisirais Lodge. Ce n’est peut-être pas très sensé, ça ne vole sans doute pas très haut, mais je vous fais part de mes sentiments, Marie-Lou, je n’ai pas d’autres arguments que ceux-là.
M.L. – Et la seconde question ?
D. – Pardonnez-moi, j’ai perdu le fil.
M.L. – Voyez-vous notre entretien comme une sorte de lutte ?
D. – Mais tout est une lutte, Marie-Lou ! Ne le voyez-vous pas ? Un combat ! Tout ! Respirer est un combat. Tout n’est que combat. Il y en a simplement de plus agréables à mener que d’autres.
M.L. – Oh, Dorham…