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La Guerre et la Paix II
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'Si l'histoire a pour tâche de décrire les mouvements des peuples, alors la première question - qui laissée sans réponse rend tout le reste incompréhensible - est la suivante : quelle est la force qui meut les peuples ? En réponse à cette question, la nouvelle histoire nous dit d'un air affairé que Napoléon était très génial, ou bien que Louis XIV était très orgueilleux, ou encore que tels écrivains ont écrit tels livres.
Cela se peut, et les hommes sont prêts à l'admettre, mais ce n'est pas ce qu'ils demandent. Tout cela présenterait de l'intérêt si nous reconnaissions qu'un pouvoir divin souverain et immuable dirige les peuples par l'entremise des Napoléon, des Louis et des écrivains ; mais nous ne reconnaissons pas ce pouvoir, et alors, avant de parler des Napoléon, des Louis et des écrivains, il faut montrer le lien qui existe entre ces personnages et les mouvements des peuples.
Le pouvoir divin a fait place à une nouvelle force ; il faut expliquer en quoi consiste cette nouvelle force, car c'est en elle précisément que réside tout l'intérêt de l'histoire. (...)
Quelle est la force qui met en mouvement les peuples ? (...)
Tant qu'on écrira l'histoire des individus - des César, des Alexandre, des Luther ou des Voltaire - et non pas l'histoire de TOUS les hommes, sans une seule exception, qui ont participé à l'évènement, il est absolument impossible de décrire le mouvement de l'humanité sans faire appel à une force qui oblige les hommes à diriger leurs activités vers un seul but. Et la seule notion de ce genre que connaissent les historiens, c'est le pouvoir.
(...) il est donc indispensable d'expliquer ce qu'est le pouvoir. (...)
Un tel pouvoir ne peut être celui, direct, qu'exerce un être fort sur un être faible du fait de sa supériorité physique (...) Il ne peut être non plus fondé sur une force morale supérieure (...) Ce pouvoir ne peut être fondé sur la supériorité morale car, sans parler des héros tels que Napoléon, dont la valeur morale est fort discutée, l'histoire nous montre que ni les Louis XIV, ni les Metternich, qui gouvernaient des millions d'hommes, ne possédaient aucune force d'âme particulière, mais étaient au contraire pour la plupart moralement inférieurs à l'un quelconque des millions d'hommes qu'ils gouvernaient.
Si la source du pouvoir n'est ni dans les qualités physiques ni dans les qualités morales du personnage qui le détient, il est évident que la source de ce pouvoir doit se trouver en dehors du personnage, dans les rapports entre le détenteur du pouvoir et les masses. (...)
Si le pouvoir est l'ensemble des volontés transféré sur celui qui gouverne, Pougatchov est-il ou non le représentant des volontés des masses ? S'il ne l'est pas, pourquoi alors Napoléon l'est-il ? Pourquoi Napoléon III, quand on l'arrêta à Boulogne, était-il un criminel, et ensuite ce furent ceux qu'il arrêtait qui devinrent des criminels ?
à ces questions, on peut répondre de trois façons :
1° Ou bien reconnaître que la volonté des masses est tranférée sans condition sur le ou les gourvenants qu'elles ont choisi et qu'ainsi l'apparition de tout nouveau pouvoir, toute lutte contre le pouvoir une fois transféré doivent être considérés comme une atteinte au vrai pouvoir.
2° Ou bien reconnaître que la volonté des masses se porte sur les dirigeants sous certains conditions précises, reconnues, et montrer que les limitations du pouvoir, les conflits qu'il provoque, et même sa destruction sont dus uniquement à ce que les gouvernants ne respectent pas les conditions auxquelles le pouvoir leur a été remis.
3° Ou bien reconnaître que la volonté des masses est transférée aux gouvernants sous certaines conditions, et que ces conditions sont inconnues, indéterminées, et que l'apparition de nouveaux pouvoirs, leur lutte et leur chute dépend de l'observation plus ou moins exacte, par les gouvernants, de ces conditions inconnues d'après lesquelles les volontés des masses sont transférées d'un personnage à l'autre. (...)
Mais dans de cas, si la force qui dirige les peuples ne réside pas dans les personnalités historiques, mais dans les peuples eux-mêmes, quelle est alors la signification de ces personnalités ? (...) Le rôle de ces personnages est de représenter l'activité des masses. (...)
Si ce n'est qu'un aspect de l'activité du personnage historique qui exprime la vie des peuples, comme le pensent d'autres prétendus historiens philosophes, alors pour déterminer quel aspect de cette activité exprime la vie du peuple, il faut d'abord en quoi consiste la vie du peuple.
Se heurtant à cette difficulté, les dits historiens inventent l'idée la plus nébuleuse, la plus insaisissable et la plus abstraite sous laquelle on peut rassembler le plus grand nombre d'évènements, et ils disent que c'est elle qui représente le but que poursuit l'humanité. Les abstractions les plus courantes, acceptées par presque tous les historiens, sont : la liberté, l'égalité, l'instruction, le progrès, la civilisation, la culture. Et comme rien ne prouve que le but de l'humanité soit la liberté, l'égalité, l'instruction ou la civilisation, et comme le lien des masses avec les gouvernants et les éducateurs de l'humanité n'est fondé que sur l'hypothèse arbitraire que l'ensemble des volontés des masses est transféré sur les personnages que nous distinguons de nous autres, il est clair que l'activité de millions d'hommes, qui émigrent, brûlent des maisons, laissent les terres en friche et s'exterminent mutuellement, ne trouve en aucune façon son expression dans l'activité d'une dizaine de personnages qui ne brûlent pas leur leur maison, ne s'occupent pas d'agriculture, et ne tuent pas leurs semblables. L'histoire le prouve à chaque pas. La fermentation des peuples occidentaux à la fin du siècle dernier, et l'élan qui les porte vers l'Orient trouvaient-ils leur explication dans l'activité des Louis XIV, XV et XVI, de leurs maîtresses, de leurs ministres, dans la vie de Napoléon, de Rousseau, de Diderot, de Beaumarchais et d'autres ? La marche du peuple russe vers l'orient, vers Kazan et la Sibérie, s'explique-t-elle par la nature maladive d'Ivan IV et sa correspondance avec Kourbsky ? Le mouvement des peuples aux temps des Croisades peut-il s'expliquer par la biographie des Godefroy de Bouillon, des Louis et de leurs dames ? Le mouvement des peuples d'occident en orient, sans aucun but, sans chef, avec des foules de vagabonds, avec Pierre l'Ermite, nous reste incompréhensible. Et plus encore, nous reste incompréhensible l'arrêt de ce mouvement, alors que justement les hommes d'action de cette époque lui avaient proposé un but raisonnable et saint : la délivrance de Jérusalem. Les papes, les rois, les chevaliers, poussaient le peuple à aller libérer la Terre Sainte, mais le peuple n'y allait pas, parce que la cause inconnue qui l'avait incité d'abord à se mettre en mouvement, n'existait plus. L'histoire des Godefroy de Bouillon et des Minnesänger ne peut évidemment embrasser la vie des peuples. L'histoire des Godefroy et des Minnesänger n'est rien d'autre que l'histoire des Godefroy et des Minnesänger. (...)
Quelle est la cause des évènements historiques ? Le pouvoir. Qu'est-ce que le pouvoir ? Le pouvoir est l'ensemble des volontés transférées sur une personne. à quelles conditions la volonté des masses est-elle transférée sur une personne ? À la condition que cette personne exprime la volonté de tous les hommes. Autrement dit, le pouvoir est le pouvoir. Autrement dit, le pouvoir est un mot dont le sens nous est incompréhensible. (...)
Le rapport de celui qui ordonne à ceux auxquels il ordonne, c'est précisément ce qu'on appelle le pouvoir. Voici en quoi il consiste :
Pour agir en commun, les hommes se placent toujours entre eux dans des rapports tels que le plus grand nombre prend la part directe la plus importante et le plus petit nombre, la part directe la moins importante dans cette action commune pour laquelle ils ont formé le groupe. (...)
Pour des raisons connues ou inconnues de nous, les Français commencent à s'entretuer. Et ces tueries sont accompagnées des justifications qui leur correspondent dans l'esprit des hommes qui considèrent que c'est indispensable au bien de la France, à l'établissement de la liberté, de l'égalité. Les hommes arrêtent de s'égorger, et l'évènement est accompagné de sa justification, à savoir la nécessité de constituer un pouvoir unique, de résister à l'Europe, etc. Les hommes se mettent en marche d'Occident en Orient, massacrent leurs semblables, et cet évènement est accompagné de discours sur la gloire de la France, sur la perfidie de l'Angleterre, etc. L'histoire nous montre que ces justifications de l'évènement n'ont aucun sens prises en soi et se contredisent elles-mêmes, comme le meurtre d'un homme à la suite de la reconnaissance de ses droits et le massacre de millions d'hommes en Russie pour abaisser l'Angleterre. Mais, dans les circonstances où elles sont formulées, elles ont une signification.
Ces justifications libèrent les hommes qui participent à l'évènement de leur responsabilité normale. (...)'
- Guerre et Paix, Épilogue 2ème partie
Cela se peut, et les hommes sont prêts à l'admettre, mais ce n'est pas ce qu'ils demandent. Tout cela présenterait de l'intérêt si nous reconnaissions qu'un pouvoir divin souverain et immuable dirige les peuples par l'entremise des Napoléon, des Louis et des écrivains ; mais nous ne reconnaissons pas ce pouvoir, et alors, avant de parler des Napoléon, des Louis et des écrivains, il faut montrer le lien qui existe entre ces personnages et les mouvements des peuples.
Le pouvoir divin a fait place à une nouvelle force ; il faut expliquer en quoi consiste cette nouvelle force, car c'est en elle précisément que réside tout l'intérêt de l'histoire. (...)
Quelle est la force qui met en mouvement les peuples ? (...)
Tant qu'on écrira l'histoire des individus - des César, des Alexandre, des Luther ou des Voltaire - et non pas l'histoire de TOUS les hommes, sans une seule exception, qui ont participé à l'évènement, il est absolument impossible de décrire le mouvement de l'humanité sans faire appel à une force qui oblige les hommes à diriger leurs activités vers un seul but. Et la seule notion de ce genre que connaissent les historiens, c'est le pouvoir.
(...) il est donc indispensable d'expliquer ce qu'est le pouvoir. (...)
Un tel pouvoir ne peut être celui, direct, qu'exerce un être fort sur un être faible du fait de sa supériorité physique (...) Il ne peut être non plus fondé sur une force morale supérieure (...) Ce pouvoir ne peut être fondé sur la supériorité morale car, sans parler des héros tels que Napoléon, dont la valeur morale est fort discutée, l'histoire nous montre que ni les Louis XIV, ni les Metternich, qui gouvernaient des millions d'hommes, ne possédaient aucune force d'âme particulière, mais étaient au contraire pour la plupart moralement inférieurs à l'un quelconque des millions d'hommes qu'ils gouvernaient.
Si la source du pouvoir n'est ni dans les qualités physiques ni dans les qualités morales du personnage qui le détient, il est évident que la source de ce pouvoir doit se trouver en dehors du personnage, dans les rapports entre le détenteur du pouvoir et les masses. (...)
Si le pouvoir est l'ensemble des volontés transféré sur celui qui gouverne, Pougatchov est-il ou non le représentant des volontés des masses ? S'il ne l'est pas, pourquoi alors Napoléon l'est-il ? Pourquoi Napoléon III, quand on l'arrêta à Boulogne, était-il un criminel, et ensuite ce furent ceux qu'il arrêtait qui devinrent des criminels ?
à ces questions, on peut répondre de trois façons :
1° Ou bien reconnaître que la volonté des masses est tranférée sans condition sur le ou les gourvenants qu'elles ont choisi et qu'ainsi l'apparition de tout nouveau pouvoir, toute lutte contre le pouvoir une fois transféré doivent être considérés comme une atteinte au vrai pouvoir.
2° Ou bien reconnaître que la volonté des masses se porte sur les dirigeants sous certains conditions précises, reconnues, et montrer que les limitations du pouvoir, les conflits qu'il provoque, et même sa destruction sont dus uniquement à ce que les gouvernants ne respectent pas les conditions auxquelles le pouvoir leur a été remis.
3° Ou bien reconnaître que la volonté des masses est transférée aux gouvernants sous certaines conditions, et que ces conditions sont inconnues, indéterminées, et que l'apparition de nouveaux pouvoirs, leur lutte et leur chute dépend de l'observation plus ou moins exacte, par les gouvernants, de ces conditions inconnues d'après lesquelles les volontés des masses sont transférées d'un personnage à l'autre. (...)
Mais dans de cas, si la force qui dirige les peuples ne réside pas dans les personnalités historiques, mais dans les peuples eux-mêmes, quelle est alors la signification de ces personnalités ? (...) Le rôle de ces personnages est de représenter l'activité des masses. (...)
Si ce n'est qu'un aspect de l'activité du personnage historique qui exprime la vie des peuples, comme le pensent d'autres prétendus historiens philosophes, alors pour déterminer quel aspect de cette activité exprime la vie du peuple, il faut d'abord en quoi consiste la vie du peuple.
Se heurtant à cette difficulté, les dits historiens inventent l'idée la plus nébuleuse, la plus insaisissable et la plus abstraite sous laquelle on peut rassembler le plus grand nombre d'évènements, et ils disent que c'est elle qui représente le but que poursuit l'humanité. Les abstractions les plus courantes, acceptées par presque tous les historiens, sont : la liberté, l'égalité, l'instruction, le progrès, la civilisation, la culture. Et comme rien ne prouve que le but de l'humanité soit la liberté, l'égalité, l'instruction ou la civilisation, et comme le lien des masses avec les gouvernants et les éducateurs de l'humanité n'est fondé que sur l'hypothèse arbitraire que l'ensemble des volontés des masses est transféré sur les personnages que nous distinguons de nous autres, il est clair que l'activité de millions d'hommes, qui émigrent, brûlent des maisons, laissent les terres en friche et s'exterminent mutuellement, ne trouve en aucune façon son expression dans l'activité d'une dizaine de personnages qui ne brûlent pas leur leur maison, ne s'occupent pas d'agriculture, et ne tuent pas leurs semblables. L'histoire le prouve à chaque pas. La fermentation des peuples occidentaux à la fin du siècle dernier, et l'élan qui les porte vers l'Orient trouvaient-ils leur explication dans l'activité des Louis XIV, XV et XVI, de leurs maîtresses, de leurs ministres, dans la vie de Napoléon, de Rousseau, de Diderot, de Beaumarchais et d'autres ? La marche du peuple russe vers l'orient, vers Kazan et la Sibérie, s'explique-t-elle par la nature maladive d'Ivan IV et sa correspondance avec Kourbsky ? Le mouvement des peuples aux temps des Croisades peut-il s'expliquer par la biographie des Godefroy de Bouillon, des Louis et de leurs dames ? Le mouvement des peuples d'occident en orient, sans aucun but, sans chef, avec des foules de vagabonds, avec Pierre l'Ermite, nous reste incompréhensible. Et plus encore, nous reste incompréhensible l'arrêt de ce mouvement, alors que justement les hommes d'action de cette époque lui avaient proposé un but raisonnable et saint : la délivrance de Jérusalem. Les papes, les rois, les chevaliers, poussaient le peuple à aller libérer la Terre Sainte, mais le peuple n'y allait pas, parce que la cause inconnue qui l'avait incité d'abord à se mettre en mouvement, n'existait plus. L'histoire des Godefroy de Bouillon et des Minnesänger ne peut évidemment embrasser la vie des peuples. L'histoire des Godefroy et des Minnesänger n'est rien d'autre que l'histoire des Godefroy et des Minnesänger. (...)
Quelle est la cause des évènements historiques ? Le pouvoir. Qu'est-ce que le pouvoir ? Le pouvoir est l'ensemble des volontés transférées sur une personne. à quelles conditions la volonté des masses est-elle transférée sur une personne ? À la condition que cette personne exprime la volonté de tous les hommes. Autrement dit, le pouvoir est le pouvoir. Autrement dit, le pouvoir est un mot dont le sens nous est incompréhensible. (...)
Le rapport de celui qui ordonne à ceux auxquels il ordonne, c'est précisément ce qu'on appelle le pouvoir. Voici en quoi il consiste :
Pour agir en commun, les hommes se placent toujours entre eux dans des rapports tels que le plus grand nombre prend la part directe la plus importante et le plus petit nombre, la part directe la moins importante dans cette action commune pour laquelle ils ont formé le groupe. (...)
Pour des raisons connues ou inconnues de nous, les Français commencent à s'entretuer. Et ces tueries sont accompagnées des justifications qui leur correspondent dans l'esprit des hommes qui considèrent que c'est indispensable au bien de la France, à l'établissement de la liberté, de l'égalité. Les hommes arrêtent de s'égorger, et l'évènement est accompagné de sa justification, à savoir la nécessité de constituer un pouvoir unique, de résister à l'Europe, etc. Les hommes se mettent en marche d'Occident en Orient, massacrent leurs semblables, et cet évènement est accompagné de discours sur la gloire de la France, sur la perfidie de l'Angleterre, etc. L'histoire nous montre que ces justifications de l'évènement n'ont aucun sens prises en soi et se contredisent elles-mêmes, comme le meurtre d'un homme à la suite de la reconnaissance de ses droits et le massacre de millions d'hommes en Russie pour abaisser l'Angleterre. Mais, dans les circonstances où elles sont formulées, elles ont une signification.
Ces justifications libèrent les hommes qui participent à l'évènement de leur responsabilité normale. (...)'
- Guerre et Paix, Épilogue 2ème partie
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